La musique, l’art minimal, le land art, un entretien avec Walter De Maria

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« Mon intérêt pour le jazz était de plus en plus fort. J’y passais de plus en plus de temps, je jouais presque tous les soirs, tous les week-ends, et j’allais à de plus en plus de sessions. J’étais devenu assez bon, je jouais avec des gens de plus en plus costauds. Et j’ai fini par tomber la tête la première dans le conflit qui a empoisonné les six ou huit ans qui ont suivi : est-ce que je devais continuer avec la musique ou commencer la peinture ? J’ai fini par me mettre à la peinture. »

C’est un livre qui à première vue n’en est presque pas un, une sorte de mémoire d’étudiant en histoire de l’art, et c’est enthousiasmant.

Le texte commence dès la couverture – Face 1, cassette 1, texte en anglais, traduit jusqu’au dos de la quatrième de couverture en français -, comme un chorus d’Albert Ayler ne s’embarrassant pas d’introduction, ou l’incipit de Jacques le fataliste, de Denis Diderot.

L’intelligence du propos avant tout, dans une transcription façon machine à écrire.

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Il s’agit d’un entretien avec l’artiste américain du land art d’origine italienne, Walter De Maria (1935-2013), mené en 1972 à New York par Paul Cummings.

C’est une archive, elle nous est donnée brute, parfaite comme telle.

Une vie comporte très certainement un début, un milieu et une fin, mais là n’est pas le plus important, qui consiste en l’ensemble des traces, des inscriptions, des gestes de rage, de pensée et d’amour que nous laissons sur la planète pour la joie interrogative des peuples futurs, et la curiosité amusée des extraterrestres.

Walter De Maria révèle à son interlocuteur l’importance de la ville de San Francisco dans son éveil intellectuel et sensible : l’influence de la Beat Generation, le jazz, la Monte Young, les musées, le souffle de Jack London.

Il y a chez cet artiste ayant investi l’espace en ses sculptures de bois et de métal une rythmologie évidente, un sens du découpage très musical, une attention permanente aux notes et aux silences.

Esprit libre, formé à Berkeley, notamment par le peintre « d’expressionnisme abstrait figuratif » David Park, Walter De Maria juge avec beaucoup de maturité, non dénuée de provocation parfois, ses contemporains, encore trop liés selon lui à l’Europe et à Picasso, par pur provincialisme : « Je ne pense pas que De Kooning soit un peintre radical. De Kooning est une sorte de cubiste, avec en plus quelques couleurs qui viennent de l’expressionnisme allemand. (…) Je n’ai jamais compris pourquoi il était perçu comme un dieu à New York. Je pense que ça s’explique par le fait que la mentalité new-yorkaise est assez immature, d’une certaine façon. »

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Plus loin : « La culture californienne est supérieure à la culture new-yorkaise parce qu’elle est davantage en contact avec l’Asie. Elle est plus jeune, plus en contact avec la technologie, avec la nature. Il y avait en Californie un réseau de poètes très dynamique, des peintres, des musiciens, mais aussi des tas de groupes qui se formaient autour de gens passionnés par des voitures, par le surf, la diététique, le yoga, et toutes sortes de cultes religieux bizarres. » [lire ici Journal de Californie, d’Edgar Morin, publié en 1970, où l’on assiste à la renaissance d’un penseur français au contact de la jeunesse de la Côte Ouest]

Subissant probablement l’influence du Japon, notamment dans des happenings très minimalistes, aussi inspirés par la pensée de Robert Whitman, Walter De Maria, prenant une autre direction que celles des David Smith et Stankiewicz alors en vogue, commence à construire, en bois brut non peint, « de très petites boîtes, des sculptures très pures, calmes, statiques, non-relationnelles. »

Comment reconnaître une œuvre d’art d’une imposture ? « Si on n’est pas effectivement bouleversé, physiquement touché, si on n’a pas peur pour sa vie et pour sa santé mentale, eh bien on peut presque dire que ça ne marche pas. (…) Si vous n’avez pas le souffle coupé, si vous ne tombez pas foudroyé, si vous ne partez pas en courant, si votre rythme cardiaque n’augmente pas… »

Par exemple, lorsque l’on découvre, dans une vallée aride à cent cinquante kilomètres au nord-ouest de Las-Vegas, « cinq kilomètres environ de lignes creusées dans le désert » et qu’il faut environ quatre heures pour traverser cette sculpture.

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Des lignes de trois mètres de larges creusées par des bulldozers permettant de « faire l’expérience d’une œuvre d’art dans la durée », par le corps et l’esprit, comme un bourdonnement continu, une note répétée de Steve Reich.

Elaborant son processus créatif contre les hurlements de l’expressionnisme abstrait, Walter De Maria cherche l’effacement, le retrait, une forme d’invisibilité de l’auteur dans son œuvre.

L’acier poli et l’aluminium s’imposent, puis, dans une volonté de quitter New York où l’artiste s’était installé avec sa compagne, afin de travailler directement la terre dans des espaces ouverts, le désert du Sahara, dans le Nevada, en Allemagne (Hanovre, Munich).

Nous sommes en 1972, l’histoire ne s’arrête pas là, seulement ce bel entretien.

Il disait : « J’imaginais que j’allais travailler aux Affaires étrangères, dans le corps diplomatique. »

Présent un peu partout sur la planète par ses œuvres, ses textes, et son influence, Walter De Maria n’avait pas tort.

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Walter De Maria, Interview with Paul Cummings, texte en anglais et français, traduction effectuée par Cerise Fontaine, Editions Lutanie, 2019

Editions Lutanie

 

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