La pharmacie de Sade, par Gérard Macé, écrivain

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La France ?

Des siècles de paysannerie, de chevalerie, et une bibliothèque comme nulle part ailleurs.

Les aménageurs de l’industrie triomphante ayant ravagé les campagnes et la plupart des accès aux villes ?

Ils n’existent tout simplement pas, leurs méfaits les ayant remplacés corps et âme.

La morale ?

Recouverte par la moraline et le triomphe de la bien-pensance.

Voilà pourquoi il nous faut des écrivains à la lame tranchante, du rire majeur, des explosifs dans nos bagages.

Il nous faut par exemple Artaud, Céline, Saint-Simon, Chateaubriand, Proust, des dizaines d’autres, et le pire de tous, le salvateur Sade.

Et je vous offre le néant, dernier opus de Gérard Macé, est son portrait éclaté en autant de chapitres en révélant la substance, la liqueur, le poison.

Questions : que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ? Où avez-vous lu pour la première fois le divin marquis ?

Réponse à la seconde : j’étais, adolescent, en vacances avec une jolie amie, ses sœurs, ses frères et sa maman, à Pornic. Une librairie d’occasion, un livre à la couverture noire sans titre Les Cent vingt journées de Sodome.

Un manuscrit miraculeusement sauvé lors de l’incendie de la Bastille où était emprisonné Sade qui le rédigea sans l’achever sur un unique rouleau saturé d’écriture minuscule (le papier manquait) fin 1785, le croyant à son grand désespoir irrémédiablement perdu.

Gérard Macé : « J’ai lu Sade quand j’étais en classe de première, dans la salle à manger de l’appartement familial, sans être inquiété le moins du monde, parce que mes parents ignoraient tout de Sade et de son œuvre. (…) Il suffisait que j’aie un livre entre les mains, d’apparence classique de préférence, pour que je sois justifié, voire encouragé, et qu’on ne me dérange pas. »

Les parents sont impayables – et j’en suis un.

Face « au retour de la bigoterie », voici donc Sade, antidote puissant – on relira au passage les œuvres complètes de ses biographes Gilbert Lely, Jean-Jacques Pauvert et Maurice Lever , ainsi que les écrits de l’astre noir Annie Le Brun.

Autoportrait d’un grand seigneur méchant homme : « Impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil, athée jusqu’au fanatisme, en deux mots me voilà : et encore un coup, tuez-moi ou prenez-moi comme cela, car je ne changerai pas. »

Le mot athée est lancé, tel est son plus grand scandale.

Souvenir d’une assemblée outrée, outragée, à l’écoute de la lecture pendant plus d’une heure de propos démontrant de façon implacable l’inexistence de Dieu. C’était à Amiens, Daniel Mesguich lisait, le Grand Orchestre de Picardie jouait (quoi ?), j’avais préparé le corpus – sans être le moins du monde athée.

Sade blasphème, raisonne, provoque avec ampleur, c’est un athée radical, commençant son grand travail de déniaisement par le magistral Dialogue entre un prêtre et un moribond, écrit à la prison de Vincennes en 1782, qu’il appelait, rappelle Gérard Macé, sa « maison de campagne ».

Avec lui, nous entrons dans le domaine périlleux des Lumières noires, et l’exploration sans limite des possibilités du corps jouissant, notamment par l’écriture, et le verbe fait chair à vif.

Le feu gagne toutes les parties du corps, irrité, agacé, épuisé.

Fouets, enculades, manualisations, pollutions diverses, forçages, orgies, théâtres des plaisirs sans frein.

On le condamne à mort, on brûle son mannequin et ses œuvres, on éructe.

Il s’en fiche, voyage en Italie, et fout allégrement plusieurs fois par jour sa belle-sœur, la charmante Prospère de Launay.

Trop de liberté conduit à la prison, qui le brisera physiquement, mais multipliera ses fantasmes. Censuré, le voici qui déjoue par l’inventivité de ses scènes toutes les polices du monde.

Membre de la section des Piques durant la Révolution française, Sade, décrivant le massacre en septembre 1792 de Madame de Lamballe, étêtée, souillée, piétinée , est une nouvelle fois confirmé : la vertu est bien pire que le vice.

« Sade, relève Gérard Macé, avait du charme, n’en déplaise aux esprits simplistes, ou aux partisans d’un tribunal populaire, sans défense ni témoin. Son teint pâle, ses cheveux blonds et bouclés, puis grisonnants sur un front dégarni, son regard intense d’amoureux des plaisirs ont subjugué des femmes (celles qui l’ont connu autrement que dans une partie où elles étaient forcées de subir ses assauts), et un homme en particulier : M. de Coulmier, directeur de l’hospice de Charenton, où Sade passa plus dix années [et] où il avait organisé sa vie et celle de l’établissement avec la complicité du directeur, ébloui par la culture et la vivacité d’esprit de son pensionnaire, par son sens de la fête, par sa relation avec les aliénés qui devinrent les acteurs de son théâtre. »

Imagine-t-on Sade en précurseur de Fernand Deligny et du théâtre en institution ?

Le texte, le corps, les plaisirs, les passions intellectuelles.

Les liaisons passagères et l’esprit.

Le savoir encyclopédique et la licence brute.

Les spéculations anthropologiques et l’anus libérateur.

Le goût de l’art et le mal.

Loin du regard convenu, Gérard Macé avoue joliment que Sade le fait souvent rire, par ses descriptions extravagantes, son excès baroque, ses délires sodomites.

Sa politique : le plaisir comme socle de l’édifice républicain.

Rappel des principes de base : « Les plaisirs interdits engendrent des frustrations, qui font naître des révoltes. Or la république selon Sade a besoin d’être protégée des soubresauts, afin de survivre et de se renouveler. Elle doit être soutenue par des citoyens assouvis, afin que la politique soit apaisée, et que le gouvernement soit doux. »

Et : « Dans cette république il y aura donc des lupanars, de grandes maisons où mes hommes disposeront des femmes, sans qu’elles puissent protester. La grande nouveauté est que les femmes elles aussi pourront disposer des hommes, et satisfaire leur besoin de luxure dans d’autres maisons. »

Françaises, encore un effort, votre luxure, voilà l’avenir !

Tout faire, oui, dans la débauche, mais avec style.

« Sa prose nerveuse, ample et persuasive quand il faut, drôle parfois, énigmatique lorsqu’il use de signaux et qu’il interprète les nombres, analyse en conclusion Gérard Macé dans son ouvrage de salubrité publique, est celle d’un écrivain vivant, jamais celle d’un homme de lettres. »

Programme pour passer l’hiver : lire dans l’ordre Dialogue entre un prêtre et un moribond, Aline et Valcour, La Philosophie dans le boudoir, Justine, Les 120 journées de Sodome.

On se retrouve après, au présent de l’expérience.

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Gérard Macé, Et je vous offre le néant, Gallimard, 2019, 144 pages

Site Gallimard

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