La mémoire, la reconnaissance, le collectif, par Lucie Pastureau, photographe

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© Lucie Pastureau

L’adolescence est pour la photographe Lucie Pastureau une période d’intense fascination.

Pour la série Luminescences, elle a rencontré à l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Lille, des jeunes filles en souffrance, leur proposant de les observer comme des planètes étranges, voire « des extraterrestres ».

Interrogeant sa place d’artiste au sein d’une institution, et le rôle de chacun dans une communauté humaine soudée par le soin, la photographe a participé pleinement, par le regard posé sur chaque personne, au processus de reconnaissance de l’autre, préalable à toute interaction véritable.

Il y a dans la recherche esthétique de Lucie Pastureau une grande délicatesse, qui est un accueil des vulnérabilités partagées dans des moments de métamorphoses intimes.

Avec le collectif Faux Amis, fondé en 2008 avec Lionel Pralus et Hortense Vinet, l’artiste explore les richesses de la photographie vernaculaire, participant par le montage des archives à la recréation d’une mémoire collective.

Installée dans les Hauts-de-France, Lucie Pastureau y poursuit depuis 2012 sa chasse aux fantômes, dans la fidélité au mage Hervé Guibert.

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© Lucie Pastureau

Vous exposiez en avril-mai 2019 la série Luminescences à la Fisheye Gallery (Paris), montrée aussi récemment dans le cadre du Photo Festival Baie de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor). Pour la réaliser, vous avez photographié à l’Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, à Lille, des jeunes filles souffrant de mal-être. Comment avez-vous travaillé avec vos modèles ? Quel était votre projet initial ? A-t-il évolué au cours du temps ? Quelles ont été vos surprises et déconvenues ?

J’ai été accueillie dans un cadre bien précis (une résidence culture santé), invitée et introduite par le référent culturel de l’hôpital, Guillaume Darchy (par ailleurs cadre éducatif en pédopsychiatrie et Psychologue clinicien en cabinet).

Le cadre et les rituels sont très importants dans ce service, j’avais donc mon badge artiste (qui ne m’ouvrait cependant pas toutes les portes), et mes venues étaient inscrites sur le planning.

Assez vite, après avoir présenté mon travail aux jeunes et à l’équipe, je me suis retrouvée autonome dans le service. J’ai donc passé beaucoup de temps en salle de pause et c’est là que les vraies rencontres se sont faites, autour de jeux de cartes, de pose de vernis, de coiffures et de discussions à propos d’un clip ou d’une émission de télé-réalité ; autour des repas et des goûters pris ensemble, des sorties dans le jardin pour prendre l’air.

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© Lucie Pastureau

Mon projet initial était de continuer à chercher du côté de l’adolescence, c’est un âge qui me fascine depuis de nombreuses années. Après leur avoir présenté mes anciens travaux, j’ai dit aux jeunes que j’allais les observer comme des extraterrestres, que ce microcosme fermé qu’était le service me donnait l’impression d’être sur une autre planète. Et peu à peu, nous avons ensemble, ouvert des échappées avec les images.

Les choses se sont tissées toutes seules, avançant par à-coups certains jours pour reculer à d’autres moments. C’était parfois déstabilisant, intimidant et certains jours, au début surtout, j’avais un petit arrêt devant les portes du service : qu’allais-je y faire aujourd’hui ? à quoi allais-je être confrontée ? est-ce que ma présence était légitime ? est-ce que ma façon de photographier était juste ?

Au départ, je ne savais pas si je pourrais photographier les visages. Mais une première jeune fille, C. a tout déclenché. Elle est venue à moi, en me demandant expressément de la photographier et je lui ai donné rendez-vous pour le jour suivant. Elle s’était parée pour moi, une longue robe léopard moulante, des talons, du maquillage ; sa demande était là comme une urgence. C’est une jeune fille assez enrobée et très complexée par son corps.

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© Lucie Pastureau

C’était lui faire violence que de ne pas la photographier à visage découvert, et c’est comme si elle même m’avait donné l’autorisation de vraiment commencer ce projet. Bien sûr, après, j’ai fait signer des droits à l’image par les adolescents et leurs parents, et les photographies étaient affichées dans le service et chacun repartait avec un ou des petits tirages.

Des difficultés, bien sûr il y en a eu, mais pas tant que ça. Le fonctionnement du service, qui permet d’accueillir un jeune trois jours comme six mois, faisait que je ne pouvais pas travailler dans la longueur avec chacun, et certains pouvaient partir tout d’un coup alors que nous avions tout juste commencé quelque chose ensemble. D’autres rencontres étaient fulgurantes et en une séance il se passait quelque chose de très fort. Certains jeunes, non présents dans les images le sont beaucoup dans les textes (« Les mots entendus ») et en filigrane du projet.

J’étais parfois intimidée par certains jeunes mais ils m’ont tous très bien accueillie et se sont laissés apprivoiser avec une grande confiance. Ce travail m’a bien sûr beaucoup remuée. Je me suis laissée portée par les rencontres avec des individus mais aussi avec la clinique, traversée par une lecture psychanalytique. Toutes les semaines, avec Guillaume Darchy, nous prenions de longs temps pour échanger autour du travail thérapeutique, de la place des soignants, de la place d’un artiste, de l’être au monde des adolescents…

Certains soignants au départ m’ont paru un peu méfiants et se demandaient la raison de ma présence. Mais finalement, au cours du temps, j’ai trouvé ma place, ni tout à fait dedans, ni vraiment dehors.

Je n’ai cependant pas pu assister aux réunions de l’équipe. Ce qui, après coup, n’est pas si mal. Je n’avais ainsi pas trop de détails personnels sur les jeunes et leurs pathologies, et ma rencontre avec eux s’en trouvait plus spontanée, plus détachée du contexte médical.

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© Lucie Pastureau

Pourquoi l’adolescence est-elle une période de vie qui vous intéresse tant ?

Quand j’ai vraiment commencé mon travail photographique il y a une douzaine d’années, je m’intéressais beaucoup à l’autofiction, aux images de familles amateures, ainsi qu’à la mémoire. A l’époque, mes frères étaient adolescents, et c’est vers eux que j’ai d’abord tourné mon appareil avec ma série Frères (en parallèle je me plongeais dans mes images d’enfances avec mon projet Le Grand Saut).

C’est compliqué de vraiment répondre à cette question, je suppose que la réponse est multiple : parce que c’est quelque chose qui nous traverse tous et qui continue de me remuer, parce que les corps sont dans une sorte d’instabilité et de déséquilibre que j’aime à observer, parce que c’est l’ouverture à la sexualité et à l’amour, parce que je trouve qu’une lumière surnaturelle s’échappe de certains visages.

L’adolescence est un moment de bascule, et je me rends compte maintenant que souvent dans mes différentes recherches, j’essaye de tourner autour de ce mouvement de bascule, de passage d’un état à un autre qui vient mettre à fleur la fragilité.

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© Lucie Pastureau

Y a-t-il dans votre démarche quelque chose de l’art-thérapie et du soin ?

Non. Je pense qu’une volonté de guérir ou de soigner serait une impasse. Tout est une histoire de posture et j’ai réalisé que la posture du soignant (trouver la distance juste, le bon recul par rapport à celui qui nous fait face) pouvait se rapprocher de la posture du photographe. Dans ce qu’elle a de l’accueil et de l’écoute de l’autre aussi. Mais cela s’arrête là.

Le fait de ne pas être soignante dans le cas précis de ma résidence à l’hôpital m’a permis d’avoir une grande liberté. La présence d’un artiste dans un lieu clos vient un peu enrayer le mécanisme et questionner les règles établies, ce qui parfois est troublant et compliqué à recevoir du côté des soignants.

Par exemple une des premières images qui ouvre la série, cette jeune fille faisant le pont sur le babyfoot est venue un peu bousculer les choses. La photographie permettait ici un usage décalé des espaces et de ce qui les compose. Mais il fallait avancer à tâtons, car certaines jeunes filles, engagées de manière trop forte dans le sport à haut niveau, étaient ici pour reposer leur corps. Je devais donc pressentir les choses, sans avoir toutes les données personnelles ou médicales, jouer de ma liberté mais sans mettre en danger les jeunes que je photographiais.

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© Lucie Pastureau

Dans un article du journal Libération du 8 novembre 2019, Annabelle Martella vous décrit comme une « chasseuse de fantôme ». Qu’en pensez-vous ?

J’ai été très touchée par son article. Et cette formule « chasseuse de fantôme » réveille plein d’échos en moi :

– Ces adolescents que j’ai rencontrés et qui viennent comme des feux follets se cognant à l’objectif.

– Ma manière d’envisager alors la photographie comme une pensée magique, qui viendrait révéler l’invisible et ce qui se cache derrière la peau. De faire pencher la photographie du côté du surnaturel, qui vient ouvrir des brèches dans le réel.

– Le rapport à la mort aussi et un retour vers un des textes qui m’a ouverte à la photographie, « L’image fantôme » de Hervé Guibert.

– Photographier pour apprivoiser la et nos morts.

– Et puis le côté un peu sorcière aussi.

Ça me plait !

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© Lucie Pastureau

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

Mes parents m’ont offert un appareil à mes seize ans. J’ai été très surprise, je ne m’y attendais pas du tout. J’avais déjà une sensibilité artistique et littéraire et je savais que je voulais me tourner vers ce genre d’études. Pendant ma formation aux Beaux-Arts d’Orleans qui était assez généraliste, je me suis sentie bien et rassurée avec la photographie. J’aimais le dessin et la gravure mais j’avais l’impression de souffrir d’un manque d’imagination, de coller beaucoup trop au réel (je n’ai jamais su dessiner sans un modèle devant moi). La photographie me permettait de m’exprimer tout en m’appuyant sur ce réel. C’est presque elle qui est venue à moi !

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© Lucie Pastureau

Pourquoi le territoire du Nord (Hauts-de-France) revient-il si souvent dans vos projets ?

Il y a sept ans, avec mon compagnon Lionel Pralus, nous avons décidé de quitter Paris, ville dans laquelle nous avions fait la deuxième partie de nos études. Nous avons été très séduits par Lille, qui restait une grande ville, proche de la capitale, et qui nous semblait accueillante, chaleureuse, pleine de promesses. Nous attendions alors nos deux petites filles.

Nous avons commencé à ce moment notre série Vers le Nord à quatre mains, série qui parle de ce moment de transition, de changement de vie.

Depuis, nous avons eu de nombreuses opportunités de travail dans notre région d’adoption, c’est un territoire très attachant avec une histoire forte. Etre un artiste à Paris reste très difficile je pense. Il y a tellement de monde, tout y est tellement concentré et il est difficile d’y percer. Je trouve qu’en région les structures culturelles sont plus abordables.

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© Faux Amis

Vous avez formé en 2008 avec votre compagnon et Hortense Vinet le collectif Faux Amis. Pourquoi ce nom socratique (« Mes amis, il n’y a pas d’amis. ») ? Comment avez-vous pensé son inscription dans le champ de la photographie ? Que vous autorise-t-il ?

Je ne connaissais pas cette formule de Socrate ! Mais cet espèce de pirouette de langage correspond assez bien à l’esprit de notre collectif. Avec Lionel et Hortense nous avons créé le collectif en sortant tout juste de nos études. Nous n’avions au départ pas vraiment d’intention artistique définie mais plutôt une envie de continuer à travailler ensemble et de mutualiser nos forces et nos savoir-faire. Nous aimions tous les trois jouer avec le langage et avions un penchant assez fort pour la photographie vernaculaire. Le terme Faux Amis, nous semblait à la fois drôle, polysémique et assez ouvert. Nous envisageons le collectif comme un laboratoire et un lieu d’expérimentation, de jeu et de prise de risque.

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© Faux Amis

Retours est-il le premier livre issu de votre collectif. Comment avez-vous conçu cet objet éditorial ? A quelles nécessités répond-il ?

Nous avons eu la grande chance de décrocher une résidence de création dans un petit village de Franche Comté juste après notre diplôme (Amalgame à Villers-sur-Port). Et c’est vraiment là que nous avons commencé à travailler sur une identité du collectif et de réelles pistes de recherches.

Nous avons eu l’envie dès le départ, contrairement à d’autres collectifs, de signer des œuvres ensemble. Et cette résidence nous a permis de trouver une manière de fusionner nos approches, et de trouver une sorte de processus, de contrat moral pour travailler ensemble. Et ça ne s’est pas fait si facilement ! Réussir à travailler sur un même lieu en même temps sans se marcher sur les pieds, ravaler son égo et laisser l’autre s’emparer de son idée et la transformer, habiter et créer ensemble 24h/24h, partager un budget prévu pour un artiste en trois… mais aussi se sentir moins seul et moins perdu devant la page blanche, s’aider mutuellement et prendre des risques qu’on n’ aurait pas pris seuls (s’essayer à l’installation, la vidéo, l’écriture…), faire fuser les idées et produire plus.

Le livre, notre premier projet éditorial, a été un lieu privilégié pour s’essayer à trouver cette identité qui allait nous définir. Dans cette édition, nous avons tenté de témoigner de notre expérience subjective d’un territoire, une plongée dans la presse locale, des rencontres avec des habitants et des histoires de famille qui s’entrecroisent, une sorte de prise de pouls collectif d’un lieu.

Le livre est un refuge et un espace de création ouvert. L’édition nous a permis de mettre en commun nos travaux et de les faire résonner ensemble, d’aborder un même sujet sous différents angles. Et le moment où l’on présente l’édition aux partenaires, aux participants, c’est aussi un moment de partage, pour dire merci.

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© Faux Amis

Vous mêlez à vos photographies la pratique de l’écriture. Comment travaillez-vous? La double question de la mémoire et de la fiction ou du jeu est au centre de vos réflexions. Cherchez-vous à saisir quelque chose comme la structure même du temps et de sa fuite ?

Pour les projets collectifs, nous nous relisons et nous corrigeons beaucoup les uns les autres, ce qui fait qu’au final on ne sait plus bien de qui est telle image ou tel texte.

Nous procédons beaucoup par récolte, de témoignages, d’images, d’objets. Toutes ces choses vues et entendues constituent une matière brute commune dans laquelle nous puisons ensuite librement pour la réinterpréter, décaler, triturer, juxtaposer, extrapoler.
Aucun de nous n’est écrivain ! Nous aimons juste jouer avec les images et les textes existants pour presque arriver à un troisième médium qui serait une sorte de fusion des deux.

Suivant les projets, le matériau texte est récolté dans la presse locale, auprès des gens que nous rencontrons et que nous interrogeons, dans des livres d’histoires, dans nos rêves,… Tout devient matière à création.

Je ne sais pas exactement d’où nous vient cette fascination pour la mémoire, mais je pense qu’elle est en effet liée de manière intrinsèque à notre manière de travailler et à l’acte photographique.

Photographier bien sûr pour ralentir le temps, mais aussi pour essayer d’ouvrir le réel, d’en montrer ses multiples possibles, d’aller explorer les autres voies que nous n’avons pas prises.

Nous sommes je le pense, chacun à notre manière et comme beaucoup d’artistes, de grands nostalgiques. Et la photographie vient là comme une tentative de bricoler avec ce trop-plein.

Pour revenir au livre, c’est aussi le lieu du récit. Et le récit est quelque chose d’important pour nous trois, puisqu’il participe à la manière dont nous restituons ou bien dont nous est restitué le monde.

Et encore une fois, le jeu n’est jamais loin. Dans Des histoires on peut en raconter plusieurs (http://fauxamis.net/videospom/des-histoires–videos/), nous nous sommes amusés à partir d’un corpus d’images et de mots récoltés, à explorer l’infinité des combinaisons entre associations d’images et de textes, mais aussi des mots même entre eux. Ce projet montré ici comme petits objets multimédias existe aussi sous forme d’édition.

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© Faux Amis

La Marche revient sur l’engagement volontaire des juifs étrangers durant la Seconde Guerre mondiale. A partir de quelles archives avez-vous travaillé ?

Nous avons travaillé à partir de différentes archives : premièrement celles de l’association qui avait fait appel à nous (l’UEVACJ-EA Union des Engagés Volontaires et Anciens Combattants Juifs – Enfants et Amis). Leurs archives se trouvaient en partie déposées au Mémorial de la Shoah de Paris, mais pas encore entièrement classées. Nous avons également travaillé sur d’autres fonds du mémorial. Ensuite, nous avons également fait des recherches auprès de l’ECPAD (Etablissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense), du Musée de la Résistance Nationale de Champigny-sur- Marne, du CERCIL, de la Bibliothèque polonaise de Paris, du Comité Amelot et de la Mémoire juive de Paris.

Nous avons également travaillé à partir d’archives personnelles de certains membres de l’association UEVACJ-EA.

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© Faux Amis+

Avez-vous demandé à des comédiens de vous accompagner ? Qui est le commanditaire de ce projet que vous avez conçu comme total, en joignant à votre ouvrage un DVD ?

Nous avons répondu à un appel à projet lancé par La Ligue de l’Enseignement et l’UEVACJ-EA. L’appel initial était une commande de bande dessinée pour faire connaître et transmettre cette histoire de combattants juifs étrangers qui se sont engagés pour la France lors de la Seconde Guerre Mondiale. Et plus précisément aussi, de faire connaître la notion d’engagement aux jeunes générations.

Nous nous sommes appropriés le projet et avons proposé un docu-fiction sous la forme d’un livre et de plusieurs vidéos. Après un lourd travail de recherche et de collecte de témoignage, nous avons construit un scénario images et textes, qui venait retranscrire ce que nous avions retenu de nos recherches. La fiction nous a paru la bonne voie, quelque part elle était d’avantage pédagogique puisqu’elle permettait d’aborder cette histoire complexe sous différents angles : et nous avons très vite réalisé que bien souvent des éléments réels dépassaient la fiction !

Pour le texte, comme nous ne pouvions ni écrire un roman, ni un essai historique, nous avons choisi de le travailler sous forme de fragments. Le journal d’un engagé volontaire juif étranger alternait avec les lettres que lui envoyait sa fiancée ; une juive française. Et nous avons procédé de même avec les images : nous avons construit une suite de photographies qui venaient nourrir le texte quand d’autres fois c’était le texte qui les nourrissait. Nous avons tenté de travailler un récit plein d’ellipses, de trous, de non-dits, afin que le lecteur travaille à le reconstruire.

Les photographies résonnent entre elles, on a parfois l’illusion que des personnages sur les images d’archives se mettent à s’animer dans les photographies couleur. Il nous a fallu trouver une écriture photographique qui ne venait pas comme de la reconstitution historique mais plutôt comme une sorte de prolongement des images d’archives. Le texte ainsi que les images devaient rester justes et plausible, et c’est ce qui a été le plus difficile et le plus stressant dans ce projet : ne pas tomber dans l’erreur historique.

Nous n’avons pas fait appel à des comédiens. D’une part nous avions très peu de budget pour ce projet, et d’autre part nous n’avons pas l’habitude de travailler de cette manière. Nous avons simplement fait appel à notre entourage familial, amical.

Et s’est posée la question complexe, pendant nos longs débriefings de travail avec l’association qui suivait de très près l’évolution du projet, de la question de la vraisemblance : est-ce que leurs pères avaient ces visages ?

Nous avons marché sur des œufs pendant tout ce projet : allions nous tomber dans le cliché, ou pire dans l’erreur historique ? Notre récit allait-il être compréhensible ? Nos images seraient-elles assez contemporaines ? Allions nous oublier des informations historiques essentielles pour en retenir d’autres de moindre importance ? N’allions nous pas trahir la mémoire des anciens?

Les vidéos, sont là comme en échos au livre. Elles racontent d’autres histoires possibles ; nous avons pensé ce projet comme une sorte de boule à facettes qui viendrait montrer des angles multiples de cette histoire complexe.

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© Faux Amis+

J’ai eu plus d’un coup de foudre est le fruit d’une collaboration avec le service culturel de l’Université d’Artois. Pouvez-vous présenter ce projet ambitieux mené avec des étudiantes et étudiants de différents UFR ?

Pour ce dernier projet, nous avons décidé d’ouvrir le collectif à un autre médium et à une autre artiste. Nous avons donc invité Anne Breton, plasticienne qui travaille autour du textile et de la céramique à venir travailler avec nous.

Pour une fois, cet appel à projet s’adressait à un collectif, ce qui fait que nous avons pu travailler de manière plus déployée et plus confortable, car le budget était adapté.

Nous avions pour contrainte de travailler avec trois universités différentes sur le territoire de Lens et Liévin (les STAPS, un IUT de commerce et de tourisme, une faculté de sciences). Il nous était également demandé de travailler autour de ce thème : territoire vécu, perçu, ressenti et de mettre en lien les différentes universités ainsi que les structures culturelles du territoire (Scène Nationale, Louvre-Lens, etc.).

Assez vite il nous a semblé capital de nous réapproprier le sujet et de l’orienter afin qu’il reflète nos recherches actuelles et qu’il organise toute cette matière assez disparate à partir de laquelle nous devions travailler.

Nous avons donc appelé ce projet J’ai eu plus d’un coup de foudre. La notion du coup de foudre réunissait dans le désordre différentes problématiques : l’idée de l’empreinte de quelque chose après l’exposition à une lumière fulgurante, le sensible et le sentiment, le lien entre différentes matières ou personnes, la matière (le charbon) et le résidu d’une combustion…

Il ne s’agissait pas d’une résidence de création mais d’une résidence mission, qui accueille un ou des artistes sur un territoire pour amener une population à les rencontrer et à co-créer avec eux. Nous avons donc organisé notre travail de co-création en récoltant des coups de foudre, en rencontrant des enseignants en physique nous expliquant le phénomène, en amenant des étudiants en spécialité danse à danser à la lumière noire, en allant récolter des végétaux avec des habitants sur les terrils puis en gardant leur empreinte par le cyanotype, en modelant des objets en terre et en les cuisant, en arpentant et photographiant ce territoire…

Tout ce travail a donné lieu à une exposition dans un premier temps, puis à une édition quelques mois plus tard.

Le blog du projet ici : https://fauxamisplus.tumblr.com/

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© Faux Amis+

 

Quels sont vos projets collectifs et personnels actuels ?

Lionel et moi finissons tout juste un projet avec la Manufacture de Roubaix, musée dédié à la mémoire et à la création textile. Nous avons eu deux mois et demi pour produire une exposition autour de l’idée du patrimoine textile de Roubaix.

Nous nous sommes plongés dans les archives, avons rencontré des anciens travailleurs du textile, mais aussi des jeunes vivant ou étant scolarisés sur ce territoire.

L’exposition On va la mettre à la couture, visible jusqu’à mi-janvier, trace une sorte de cartographie sensible de ce que nous avons récolté, des paysages urbains, des portraits troués (rappelant les cartes Jacquard qui ont bouleversé le monde du travail dans les usines textiles), des images d’archives retravaillées et cyanotypées, des photomontages, une profusion de recherches.

On va la mettre à la couture

Hortense, qui est sur Paris, travaille d’avantage en commande corporate en ce moment. Les enfants en bas âge et l’éloignement géographique rendent les projets à trois plus difficiles pour l’instant, même si nous restons très proches et ouverts à des projets communs à venir.

Pour ma part, j’ai eu un début d’année scolaire bien mouvementé et riche, avec cette exposition au Photo Festival de Saint-Brieuc, puis celle de Roubaix, des reportages réguliers pour Le Monde, des ateliers de pratique photographique en collège… Je ralentis un peu le rythme, d’autant que je suis enceinte de cinq mois.

J’ai écrit un nouveau projet à l’occasion de la finale du prix mentor à la SCAM organisé par Freelens il y a deux semaines, et même si je n’ai pas été lauréate, les préparatifs et les encouragements que j’ai reçus pour ce projet « Le lac Gelé » m’ont poussée à le mettre en route. Je vais donc travailler à mon rythme sur ce projet, que je ne veux pas trop dévoiler pour l’instant car c’est tout fragile.

Lionel fait une petit pause en décembre avant d’enchaîner plusieurs résidences dans le Nord : en janvier / février au Centre de Soins Antoine de Saint-Exupéry à Vendin le Vieil, un projet de portraits mis en scène avec des patients, ainsi que le personnel soignant ; une résidence mission à Hellemmes au centre l’Espoir (centre de ré-adaptation motrice) pour poursuivre un projet sur les OMNI et ORNI (objets en mouvement et roulant non identifiés) et enfin un projet qui se déroulera sur deux ans à Boulogne-sur-Mer autour d’actions artistiques en relation avec la restauration de la coupole de la cathédrale.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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© Lucie Pastureau

Lucie Pastureau, Le grand saut, autoédition, 2008

Collectif Faux Amis, Retours, résidence d’artiste Amalgame (Villers-sur-Port) et Frac Franche Comté, 2009

Collectif Faux Amis, La Marche, Ligue de l’enseignement / UEVACJ-EA, 2012

Collectif Faux Amis, J’ai eu plus d’un coup de foudre, en collaboration avec Marie Bouts (texte), Université d’Artois, 2019

Luminescences est exposée jusqu’au 17 novembre 2019 au Photo Festival Baie de Saint-Brieuc (Côtes d’Armor)

Exposition On va les mettre à la couture, à la Manufacture de Roubaix – jusqu’au 19 janvier 2020

Manufacture de Roubaix

Lucie Pastureau est membre de l’agence Hans Lucas

Collectif Faux Amis

Lucie Pastureau

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