Revue LITTERall, une anthologie annuelle de littératures allemandes

le

 

57023999_10156611610387600_6642317745335566336_oEn ces temps messianiques, et de tranquillité pour la planète, un peu de littérature allemande nous fera le plus grand bien.

Je reçois comme un cadeau la revue LITTERall, que je ne connaissais pas, et m’empresse de la dévorer de l’intérieur de la caverne boisée où je suis reclus.

Que demander de plus profond à la littérature qu’un élargissement de l’existence, qu’un trou dans le conditionnement social par lequel passer comme on traverse des barbelés ?

Le dernier numéro (26) de cette revue créée en 1989 est dédiée aux écrivains roumains de langue allemande.

Ce sera pour beaucoup une découverte, en dehors des quelques stars y déposant leur plume acérée, Herta Müller et Oskar Pastior.

Pour connaître davantage l’histoire de cette revue, j’ai souhaité interroger Jean-Philippe Rossignol, écrivain, responsable d’édition auprès de Katharina Loix van Hoff, et Nicole Bary, membre du conseil éditorial.

Avec la présentation de LITTERall, L’Intervalle s’enorgueillit d’agrandir encore son archipel.

9782909657363_1_75

 

Depuis quand la revue LITTERall existe-t-elle ? Quel en fut l’acte fondateur ? Comment le numéro premier a-t-il été composé ?

Nicole Bary : Le premier numéro de la revue est paru à l’automne 1989. LITTERall est né de la réflexion de quelques membres de l’association « Les Amis du Roi des Aulnes », chargés de la publication des Carnets des Amis du Roi des Aulnes. Ces carnets, à l’origine un compte-rendu annuel des rencontres avec des écrivains de langue allemande organisées à la librairie « Le Roi des Aulnes », sont rapidement devenus une mini-revue. De là a jailli l’idée de demander aux écrivains invités un texte inédit (du moins inédit en français) et de publier, sur le modèle du Jahrbuch allemand, une sélection annuelle de textes en prose et de poésie récemment écrits en version originale.

Au sommaire du premier numéro : Ferdinand Schmatz, Herta Müller, Gerhard Köpf, Hartmut Lange, Steffen Mensching, Uwe Kolbe, Helga Königsdorf, Wolfgang Hilbig, Erich Fried, Klaus Hoffer, Christoph Hein, tous des écrivains reçus à la librairie avant 1989.

j
Les dessins d’Oskar Pastior proviennent de Aubergine mit Scheibenwischer — die Zeichnungen von Oskar Pastior. Présentés par Heidede Becker. Copyright Verlag Das Wunderhorn, Heidelberg, 2018. Copyright Oskar Pastor Stiftung Berlin, avec l’aimable autorisation des éditions Das Wunderhorn et de la Fondation Oskar Pastior

Quels sont les numéros et les événements les plus importants de l’histoire de cette revue ?

N.B : La parution du premier numéro, bien sûr. Mais aussi le numéro 15/16 dans lequel sont publiés des textes d’écrivains français, bulgares et allemands ayant participé en 2007 aux rencontres tripartites sur le thème « Mémoire, histoire et écriture », successivement à Paris, Sofia et Potsdam. Je citerai également le numéro 19 consacré à Christa Wolf.

Le projet éditorial a-t-il quelque peu évolué au fil du temps ? Recevez-vous des inédits ? Comment la revue est-elle diffusée ?

N.B : Le projet éditorial a certes évolué, d’un point de vue esthétique d’abord. Les premiers numéros étaient composés au plomb. Au fil du temps, nous avons ouvert le champ et publié des écrivains d’autres littératures qui avaient une affinité avec des auteurs présents dans la revue. Nous publions maintenant des textes plus longs que dans les premiers numéros, mais dans la mesure du possible des formes complètes. Nous évitons les extraits de romans ou de récits.

Il nous arrive de recevoir des inédits.

Nous nous diffusons nous-mêmes.

1200px-Grabstätte_Stubenrauchstraße_43–45_(Fried)_Oskar_Pastior

LITTERall est éditée par l’association « Les Amis du Roi des Aulnes ». Qu’est-ce que cette structure ?

N.B : « Les Amis du Roi des Aulnes » est une association créée en 1983 dans la mouvance de la librairie éponyme (1980-1992), qui proposait un fonds de littérature germanophone en version originale et en traduction. Après la disparition de la librairie, nous avons élaboré différents programmes avec des institutions culturelles françaises et allemandes, en organisant des rencontres d’écrivains des deux pays. Depuis 2011, dans le cadre du festival annuel LETTRES D’EUROPE ET D’AILLEURS, nous faisons dialoguer des auteurs européens autour d’un thème : les climats, les frontières, le réel, l’animalité…

LITTERall est une anthologie annuelle de littératures allemandes. S’intéresse-t-elle parfois uniquement à la poésie ? Comment comprendre qu’il n’existe quasiment pas en français d’anthologie de poésie allemande, a fortiori contemporaine ?

N.B : Le numéro 10 est uniquement consacré à la poésie. Par ailleurs, chaque livraison – ou presque – comporte des poèmes.

Il existe une belle et bonne anthologie de poésie allemande dans la Pléiade, éditée par Jean-Pierre Lefebvre ; une revue franco-allemande La Mer gelée, très largement consacrée à la poésie contemporaine; ainsi que plusieurs anthologies bilingues.

R-7810263-1453832717-1128.jpeg

Y a-t-il en langue allemande une sorte d’équivalent du vaste domaine de la littérature francophone ?

N.B : Pas à ma connaissance.

Comment avez-vous pensé votre numéro 26 ? Comment en avez-vous choisi les auteurs ?

N.B : D’une part, l’une d’entre nous avait vu l’exposition des dessins d’Oskar Pastior à Berlin et a proposé les dessins et textes reproduits dans le catalogue. D’autre part, un autre membre de l’équipe s’intéressait particulièrement aux auteurs roumains de langue allemande. Le numéro a été construit autour de ces deux lignes de force.

Quelles pourraient être les spécificités des auteurs roumains écrivant en langue allemande ?

N.B : Les écrivains roumains de langue allemande ne sont pas des écrivains roumains qui ont émigré en Allemagne et changé de langue. Ils sont nés et ont grandi dans les communautés germanophones du Banat et de Transylvanie. Leur allemand est une langue de minorité qui, comme c’est généralement le cas, emprunte à la langue de la majorité, par exemple chez Herta Müller ou Oskar Pastior, de nombreuses images courantes en roumain et inhabituelles en allemand. Ceci confère à la langue une étrangeté enrichissante.

q
Les dessins d’Oskar Pastior proviennent de Aubergine mit Scheibenwischer — die Zeichnungen von Oskar Pastior. Présentés par Heidede Becker. Copyright Verlag Das Wunderhorn, Heidelberg, 2018. Copyright Oskar Pastor Stiftung Berlin, avec l’aimable autorisation des éditions Das Wunderhorn et de la Fondation Oskar Pastior

Pouvez-vous présenter la singularité des écrivains participant à votre dernier numéro ? Il y a des écrivains célébrés, Oskar Pastior (prix Georg-Büchner 2006), Herta Müller (prix Nobel de littérature 2009) qui a recueilli les souvenirs de déportations de Pastior en URSS et s’est inspirée de lui pour créer Léopold Auberg, personnage principal et narrateur de son roman Atemschaukel (2009) – traduit en français en 2010 par La Bascule du souffle -, mais aussi bien évidemment des auteurs ayant pour l’instant une moindre renommée en France, Iris Wolff, Franz Jakubzik, Günter Kunert, par exemple.

N.B : Müller et Pastior sont des joyaux de la littérature allemande contemporaine. La singulari-té de leur écriture, toute en images, mais aussi concise, sèche et pleine d’humour leur donne une place particulière dans le paysage actuel. Ils tordent la langue, la déconstruisent et la recons-truisent. En ce sens, c’est une écriture de la résistance qui se bat contre la langue violée par les régimes totalitaires.

Que sont les trois dessins repris dans votre revue ?

Jean-Philippe Rossignol : Des esquisses, des dessins-constructions, des traits d’humour — voici les figures d’Oskar Pastior. Notons au passage la fantaisie de ses titres : Lettre à mobilité réduite, Cataplasme de vinaigre, Accessoire 1987… Trois dessins comme une nouvelle charade dadaïste qui pourrait se lire ainsi : l’être humain est un alphabet monté sur roues, qui suit le chemin de l’herboristerie et n’oublie pas sa condition humaine de valise portative ! L’individu « responsable » se porte lui-même, voilà une idée neuve, aussi actuelle qu’inactuelle. Être portatif, c’est-à-dire devenir le plus léger possible, en maniant le minimum pour atteindre le maximum de sensations. Le sens du mouvement, de l’amplitude à la contorsion. Si j’avais rencontré Pastior, j’aurais aimé évoquer avec lui le mouvement dans la poésie, texte et dessin, ce mouvement qui va jusqu’à son effacement, sa disparition. Alliance du geste et du verbe.

unnamed
Herta Müller für Oskar Pastior

Quels sont à titre personnel vos textes préférés, et pourquoi ?

JPR : Je pourrais dire : le texte de Müller, les trois fragments de Clemens Meyer ou le train-fantôme de Jakubzik… Mais je crois que ça n’aurait pas beaucoup de sens. Ce serait introduire une différenciation là où nous avons cherché l’unité avec les traducteurs. Ce numéro 26 est notamment tourné vers l’émigration, géographique et linguistique. Comme nous entendons chaque jour des absurdités sur cette réalité, quand ces absurdités ne virent pas carrément à la haine envers des populations déplacées ou « migrantes », guidons chaleureusement les lecteurs vers les pages 71 et 72, traduites par Lucie Lamy, qui correspondent au texte Visites de Franz Hodjak. Où nous verrons qu’il est question de l’identité de Max, des caractéristiques nationales (allemandes, irlandaises, indiennes…) et de l’impossibilité d’y voir clair dans ce maelström de particularismes. En deux pages, nous comprenons que « l’authenticité des identités » est une illusion. En définitive, c’est la chance de n’être « ni ceci ni cela ».

sans-titre
Les dessins d’Oskar Pastior proviennent de Aubergine mit Scheibenwischer — die Zeichnungen von Oskar Pastior. Présentés par Heidede Becker. Copyright Verlag Das Wunderhorn, Heidelberg, 2018. Copyright Oskar Pastor Stiftung Berlin, avec l’aimable autorisation des éditions Das Wunderhorn et de la Fondation Oskar Pastior

Pensez-vous déjà au numéro 27 ?

JPR : C’est fort probable, le confinement actuel dû au COVID-19 est doublement propice à l’otium ! Une chose est certaine : architecturer un numéro demande du temps. Nous nous concentrons pour le moment sur la diffusion du numéro 26. Notre travail est collégial, impliquant des compétences spécifiques, que nous vivions à Berlin, Paris ou Brest. Faire une revue, c’est exaltant, cela implique précision et lenteur, deux qualités pour le moins anti-productivistes aujourd’hui… Bien sûr, des envies sont naissantes pour le prochain numéro, comme la publication d’un texte de Robert Seethaler, l’auteur d’Une vie entière et de Das Feld, un succès outre-Rhin, traduit en français en janvier 2020, sous le titre Le Champ.

Retrouver aussi les voix marquantes et manquantes d’Elfriede Jelinek et de Yoko Tawada, publiées respectivement dans les numéros 4 et 7 de LITTERall.

En résumé : garder le cap, chercher. Donner la parole à de jeunes auteurs allemands, autrichiens, suisses, français… Trouver et chercher encore.

En jouant avec cette « sorcellerie évocatoire » dont parle Baudelaire dans l’art difficile de manier une langue.

Propos recueillis par Fabien Ribery

20200319_122230

Revue LITTERall (n°26), textes de Herta Müller, Oskar Pastior, Iris Wolff, Dana Grigorcea, Franz Hodjak, Clemens Meyer, Frank Jakubzik, Birgit Birnbacher, Günter Kunert, 2020, 128 pages – 15 euros

Le Roi des Aulnes

Pour passer commande : Les Amis du Roi des Aulnes, 6 rue Lacharrière 75011 Paris, et jeanphilipperossignol@gmail.com

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s