Arthur Schopenhauer, correspondance

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« Lorsque quelqu’un qui a marché toute la journée arrive au soir, écrit Pétrarque, cela suffit. »

A certaines heures du jour, c’est le vide, la stupeur, l’inquiétude.

Pour contrer l’égarement spirituel, il me faut des armes, puissantes.

Par exemple les deux tomes de la correspondance de Schopenhauer (1788-1860), dont l’œuvre est si mal connue en France, car reçue de façon trop fragmentaire, et trop peu lue/enseignée pour son livre princeps, Le Monde comme volonté et comme représentation (1819), dont le philosophe avait la certitude qu’il compterait pour longtemps et engendrerait nombre d’ouvrages de commentaires, tant s’y trouve selon lui la clé d’explicitation de toute chose, pierre, animal ou humain, mue par une volonté, ou vouloir-vivre, l’individualisant et l’unifiant à la fois à une puissance de vie inaltérable traversant l’ensemble du créé.

On ne trouvera pas dans ces 503 lettres, allant de 1803 à quelques semaines avant sa mort, de grandes élaborations philosophiques – fors la discussion avec Goethe sur la théorie des couleurs que Schopenhauer cherche à affiner à partir de réflexions essentiellement physiologiques -, mais le portrait d’un homme obstiné, endurant, inébranlable, habité par la certitude d’avoir touché comme nul autre penseur avant lui la vérité.

On peut le juger impatient, prétentieux, méprisant, misogyne, antisémite, excessivement méfiant, manquant de tact, oui, bien sûr – Schopenhauer n’aurait d’ailleurs certainement pas autorisé la publication aussi ample de sa correspondance, au ton peut-être trop brut parfois -, mais il faut aller plus loin que ces pauvres condamnations morales, et admirer en lui un homme ayant su traverser le désert avant de commencer à savourer quelque peu son triomphe – il appellera ses premiers disciples ses « apôtres » ou ses « évangélistes ».

Arthur Hübscher, responsable de l’importante édition parue à l’automne chez Gallimard, précise : « Il aurait dû être contemporain de Voltaire et de Diderot, d’Helvétius et de Chamfort. C’est ce que fit remarquer un visiteur, Foucher de Careil, touchant par là sans le savoir la tonalité affective fondamentale des lettres de Schopenhauer : le sentiment d’une solitude et d’une étrangeté définitives et indépassables par rapport à son époque. »

Dans l’excellent Maîtres et complices (1994, réédition La Table Ronde, 2018), Gabriel Matzneff, dont on sait peut-être qu’il est l’un de ses plus fervents zélateurs en France, écrit : « Le père de Schopenhauer baptisa son fils Arthur, parce que ce prénom s’écrit de la même façon dans de nombreuses langues européennes. Ce fut pour un raison analogue qu’il lui insuffla tout jeune le goût des voyages. « Il faut, disait-il, que mon fils apprenne à lire dans le livre du monde. » Nonobstant cette vocation œcuménique, Arthur Schopenhauer n’aura guère atteint à l’universalité : aujourd’hui comme hier, ses disciples ne forment qu’un petit troupeau [Nietzsche, Tolstoï, Thomas Mann…]. »

C’est en l’avocat de Mayence, futur juge régional, Johann August Becker – lettres reproduites ici -, que le philosophe trouve son allié le plus doué dans la bataille pour que son œuvre s’impose définitivement.

Pour écrire de façon acharnée pendant quatre ans Le Monde comme volonté et comme représentation – Schopenhauer, qui sera par la suite professeur à Berlin, bien que détestant la gent des professeurs de philosophie, vit de l’héritage de son père -, le philosophe choisit la ville de Dresde : « Je souhaite un séjour qui me présente une belle nature, des objets d’art et des ressources scientifiques, me permettant de trouver le calme nécessaire. » (de Weimar, où réside Goethe, le 24 avril 1814).

Au poète, le 23 juin 1818 : « Mon ouvrage, qui paraîtra pour la Saint-Michel, n’est pas seulement le fruit de mon séjour ici, mais dans une certaine mesure de toute la vie. Car je ne crois pas que je réussirai jamais quelque chose d’encore meilleur ou de plus consistant, et je pense qu’Helvétius a raison de dire qu’à 30 ans, tout au plus à 35 ans, toutes les pensées dont un homme est capable sont déjà éveillées par l’impression du monde, et que tout ce qu’il fournira plus tard ne sera que le développement de ces pensées. »

A Karl Rosenkranz, le 12 juillet 1838 : « Depuis longtemps je caresse un souhait que vous pourriez PEUT-ETRE satisfaire : il s’agit de l’autographe authentique de Kant. »

Des lettres sont écrites entièrement en latin, d’autres en anglais, faisant entendre la voix polyphonique du philosophe.

Nombre de missives concernent les nouvelles publications ou rééditions (De la quadruple racine du principe de raison suffisante, De la vision des couleurs, De la volonté dans la nature, Parerga et Paralipomena…), les rapports avec les éditeurs, les termes des contrats, les procès, les embrouillaminis familiaux, la question des revenus, les affaires administratives concernant le professorat.

Le 14 juin 1843, à Brockhaus : « La grande bulle de savon gonflée par la philosophie de Fichte-Schelling-Hegel est sur le point d’éclater, alors que le besoin d’une philosophie est plus grand que jamais ; on souhaite maintenant une nourriture solide, et celle-ci ne peut se trouver que chez moi, chez celui qui a été si longtemps méconnu, et ce parce que j’ai travaillé uniquement en suivant une vocation intérieure, en poursuivant la vérité et non pas mes intérêts, pendant toute une longue vie. »

A Julius Frauenstadt, le 6 août 1852 : « Vous affirmez que mon ascèse rebute les gens. Je veux bien le croire : elle combat leurs désirs et le protestantisme, ce christianisme à la pointe cassée. Si seulement la vérité n’était pas aussi intraitable ! On pourrait alors l’adapter au caprice des gens. »

Au même, le 23 septembre 1855, ces propos qu’on ne peut lire qu’avec un intérêt accru aujourd’hui : « Vous êtes à nouveau atteint du choléra ! Que les dieux vous protègent. Repérez les SIGNES PRECURSEURS, prenez SUR-LE-CHAMP du bicarbonate, une cuillère à thé dans un verre d’eau, à plusieurs reprises : recommandé dans le Times par un officier du BENGALE comme étant infaillible. Que le ciel vous protège ! »

Les invectives augmentent à mesure que la « gloria » (sic) grandit, rien de plus conforme à la nature humaine.

Le 16 octobre 1855 : « Le chœur qui chante mes louanges devient de plus en plus universel. Le Nil est arrivé au Caire. »

Schopenhauer : « Si un Dieu a fait ce monde, je n’aimerais pas être ce Dieu : la misère du monde me déchirerait le cœur. »

Le néant, actif et amoral, mieux que Dieu ?

A Ottilie von Goethe, le 27 avril 1860 : « Vous savez que je n’ai jamais été très sociable, et à présent je vis plus retiré que jamais. Quelques amis viennent me rendre visite de temps à autre, pour voir comment je vais, et l’été je reçois beaucoup de visites d’étrangers de tous pays – visite di curiosità comme disait Michel-Ange. Cela dit je prends toujours mes repas de midi et de soir à l’Hôtel d’Angleterre [à Francfort], où me voient ceux qui se contentent de me regarder en badaud, mais certains font également leurs présentations. Cela amène quelques hôtes supplémentaires à la maison. »

Le forçat de la vérité est devenu un monument.

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Arhtur Schopenhauer, Lettres, I et Lettres, II, édition établie et annotée par Arthur Hüsbcher, traduit de l’allemand par Christian Sommer, révisé par Natacha Boulet, Folio Essais, 2017, 752 pages pour chaque volume

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