La révolution de la nuit, un espace inobjectif, par Annie Le Brun, poète, essayiste, critique

Objekt-fantom 1937
Toyen, L’horizon ovipare

« Mort, la vie te guette. » (Jean Benoît)

Quel plaisir que de lire un livre aussi dense, aussi multiple, aussi personnel dans les références !

Un espace inobjectif est un ouvrage d’Annie Le Brun, explorant, entre les mots et les images, la dimension de la pensée naissant de leur rencontre, « espace intermédiaire, où vient prendre forme tout ce qui nous importe ».

Il s’agit ici, à travers une petite vingtaine d’articles, sur des artistes aussi différents que Jean Benoît, Slavko Kopač, Toyen, Picasso ou l’ami aimé Radovan Ivsic, de défendre la nécessité absolue de la singularité d’un espace menacé aujourd’hui par la pauvreté d’un imaginaire s’amenuisant aux dimensions marchandes ayant pris le pouvoir sur lui.

Les images fortes, échappant à tout arraisonnement, sont des puissances d’appel, qui nous entraînent vers leur propre inconnu.

Cherchant à rapprocher histoire de l’art et histoire de la littérature – Diderot, Baudelaire, Huysmans, Picabia, Aby Warburg -, Annie Le Brun oppose aux fausses clartés de la conscience raisonneuse la nuit où chacun puise de façon difficilement formulable ce qui le rend étranger à lui-même, par là même l’unifiant en mystère d’être et de personne.

« C’est une des plus grandes inventions du XVIIIe siècle. Il s’agit de l’extraordinaire révolution sensible qui a précédé, accompagné et suivi la révolution de 1789. Rien n’est comparable à cette immense vague de fond qui a bouleversé la sensibilité occidentale, pour ouvrir dans la profondeur du temps l’espace critique de la nuit. Comme si cette autre révolution avait consisté à nous révéler quelle autre scène nous fonde, mais aussi et surtout à la rendre accessible à chacun. »

C’est cette énergétique lumière du noir que ne cesse de chercher l’essayiste, fidèle à la morale surréaliste du dépassement des antinomies, dans les œuvres qu’elle élit comme objets de secours et de réflexions.

Sur l’époux de Mimi Parent, auteur de la sculpture-installation Exécution du testament du marquis de Sade, l’artiste québécois Jean Benoît (1922-2010) au rire majeur d’équarrisseur, dans un texte ne pouvant être que de nature profondément poétique : «Suivant la saison, suivant ses amours, il va parfois très loin faire sa cueillette de lèvres-corolles, de tailles enlacées-délacées, de chevilles qu’il sort de la gousse des bottines, de hanches qu’il repère sous les feuilles des gestes à leur luisance d’hirondelle. »

Puis, rageuse, cinglante : « Si l’époque n’avait pas été ce qu’elle est, si une épidémie de créativité n’était en train de devenir endémique, menaçant de réduire à rien la pensée, je n’aurais pas pris la peine d’attirer l’attention sur tout ce qui sépare Jean Benoît du contingent d’artistes qui produisent chaque saison leur petit tas d’œuvres d’art. »

Sur Slavko Kopač (1913-1995) : « Car mieux vaut en trancher tout de suite : Kopač n’est pas plus un peintre qu’un plasticien et moins encore un créateur d’images, comme on dit aujourd’hui. Non, il est un des rares poètes de ce temps et là est notre grande chance. (…) Kopač est sûrement le seul en cette fin de XXe siècle à prendre ainsi le risque de tout remettre en cause : à commencer par le bleu, le vert, le violet, le gris et puis le jaune, le rose, le bleu-gris qui se retrouvent amoureux et nus sur un Sopha en 1985 (…) Bonheur toujours érotique, de voir comme on n’a jamais vu. Mais aussi bonheur dangereux de voir au-delà de ce qui est, la complexité de ce qui change, en nous, au-dehors de nous. »

On le comprend, chaque artiste évoqué est l’occasion d’une étude approfondie prenant valeur de monographie de référence en des temps amnésiques.

Résumer chaque chapitre me semble ici vain, tant que comptent la précision des termes, le mouvement des idées, l’élan de la parole, Annie Le Brun analysant par exemple les planches anatomiques de Vésale, entre savoir scientifique et fantasmes, mettant en tension crise de la représentation et révolution sensible, le nom de Sade symbolisant l’absolu d’un dépaysement érotique conduisant à la merveille de l’infigurable hantant son œuvre, comme les œuvres majeures après lui.

Continuité de Sade à Apollinaire pornographe, et de Picasso érotique à Duchamp ironique, avant que Bellmer ne torde ses poupées pour en faire jaillir le suc insoupçonné.

Premier titre des Demoiselles d’Avignon ? Bordel philosophique.

Proposition majeure d’Annie Le Brun : « Le désir a été donné à l’homme pour qu’il en fasse un usage surréaliste, pourrait-on dire pareillement à ce qu’André Breton affirmait, non sans provocation à propos du langage, il y a maintenant plus de trois quarts de siècle. »

Le désir fut une invention, puis une conquête : « Et cela me paraît si important que je situerai l’origine lointaine du surréalisme à ce « point singulier de l’histoire », là où, pour la première fois, le désir apparaît comme le cœur battant de la poésie. »

Robert Desnos en 1923 : « Toutes nos aspirations actuelles ont été essentiellement formulées par Sade quand, le premier, il donna la vie sexuelle intégrale comme base à la vie sensible et intelligente. »

S’intéressant particulièrement aux artistes allant très loin dans les régions sauvages du désir, inhérentes à la formulation poétique, Annie Le Brun célèbre l’aventurière Toyen (1902-1980) : « Je m’en voudrais de ne pas souligner enfin que, devant l’abondance des images du corps diffusés par la presse, la publicité, le cinéma, la télévision, Toyen n’a jamais eu cette réaction de rejet caractéristique des faux poètes, des moralistes ou des esthètes. Bien au contraire, je l’ai connue à soixante-dix ans passées fréquentant régulièrement les cinémas pornographiques, curieuse comme elle devait l’être à seize ans des progrès de ce qui commençait à être montré dans ce domaine. Et il n’est pas jusqu’au butin des bouches, de jambes, d’yeux, de seins… qu’elle aura découpés par centaines qui ne montre Toyen nullement effrayée par ce déferlement d’images, mais à l’inverse désireuse de s’en nourrir. »

S’ensuivent de très belles pages sur Mimi Parent (1924-2005), Leonora Carrington (1917-2011) la « Mariée du vent », le photographe Jean-Michel Fauquet (né en 1950), Romaine Brooks (1874-1970), Radovan Ivsic (1921-2009) et l’architecte visionnaire Jean-Jacques Lequeu (1757-1826).

Et pour tous, comme pour l’auteure, une même curiosité insatiable pour les formes du vivant – ambition de représenter l’inconnu -, pour l’insoumission et les pratiques magiques, les cryptogrammes existentiels et les pouvoirs du verbe, les collages et le merveilleux, le dessin et la poésie vécue.

« Rien au pouvoir, mais tout au désir. »

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Annie Le Brun, Un espace inobjectif, Entre les mots et les images, Gallimard, 2019, 320 pages

Site Gallimard

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  1. Chesneau Jean-Luc dit :

    Merci pour ce post (et bien d’autres). Annie Le Brun semble apparaître dans la noirceur, par sa vêture et son maquillage. Elle est résolument d’ombres et d’éclats. Elle est densité de propos et transparence de voix. Elle foudroie les dupes et magnifie les visionnaires.

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