Londres, métaphore de l’écriture, par Virgina Woolf

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« Comme c’est beau, alors, une rue de Londres, avec ses îlots de lumière, ses longs fourrés obscurs et d’un côté peut-être quelque espace herbeux et planté d’arbres où la nuit tout naturellement se retire pour dormir et où, lorsqu’on en franchit la grille, on entend ces petits craquements, ces petits remuements des feuilles et des brindilles qui semblent présupposer le silence des champs autour d’elles, une chouette qui hulule, et, au loin, le grondement d’un train dans la vallée. Mais c’est à Londres que nous sommes, vient-on nous rappeler. »

Londres est un recueil de textes rédigés entre 1909 et 1932 par Virginia Woolf (1882-1941), réunis par Mario Fortunato, écrivain et ancien directeur de l’Institut culturel italien de Londres, pour une édition italienne, ensemble aujourd’hui disponible en français aux éditions Rivages.

On y lit un éloge de la métropole comme symbole de la modernité, et la sensation d’ivresse, voire de dépersonnalisation, qu’offre le flux continu de vie de la foule.

On pense à Baudelaire, à ses flâneries, à sa recherche égotique, aux enchantements nés de l’anonymat, puis à Gertrude Stein, autre promeneuse parisienne inlassable.

Londres est peut-être moins pour Woolf un objet à décrire, qu’un sujet même (lire Mrs Dalloway, dont la ville immense est le protagoniste principal), voire la métaphore de l’écriture en tant que telle.

Le quartier de Bloomsbury, donnant son nom au célèbre groupe très actif dans les années précédant la Première Guerre mondiale, incarne ainsi l’esprit d’une ville, qui est aussi celui d’une pensée en acte faisant de l’esthétique une morale.

Nous sommes en hiver, l’air est vif, la foule est du champagne qui vous monte à la tête, transforme les contours de votre moi, faisant de votre mélancolie (spleen) un spectacle de volutes.

Londres est « un œil énorme » devenu femme longeant la Tamise à la recherche d’un crayon.

Voici des silhouettes, des lueurs, des glissements, des lumières vacillantes, des lampes très blanches, transformant la ville en espace de conte.

Des vagabonds, des chats, et même des librairies où se réchauffer.

« Notre vrai moi, est-ce celui se tient sur le trottoir en janvier, ou celui qui se penche au balcon en juin ? »

Quitter sa chambre – à soi – pour la forêt urbaine : « Et qu’y a-t-il de plus délicieux, de plus merveilleux que de quitter les routes droites de la personnalité pour ces chemins de traverse qui mènent parmi les ronces et les épais troncs d’arbre jusqu’au cœur de la forêt où demeurent ces bêtes sauvages, nos frères, les hommes ? »

Passe le fantôme de l’essayiste Carlyle (1795-1881) – visite à son domicile devenu musée.

Promenades à Wembley et à Hampstead, cette campagne de boue et de briques rouges .

Devant écrire un exposé pour le Memoir Club sur le vieux Bloomsbury, Virginia Woolf, mariée en 1912, par ailleurs bisexuelle, se fait taquine :« Mes précédents mémoires s’arrêtaient au moment où je me déshabillais au dernier étage de cette maison, dans ma chambre, au fond. Ma robe de satin blanc gisait par terre. Une odeur légère de gants de chevreau flottait dans l’air. Sur la coiffeuse, mon collier de rocaille s’emmêlait aux épingles à cheveux. Je revenais tout juste d’une fête ; d’une suite de fêtes en réalité, car c’était un soir mémorable où la saison de 1903 battait son plein. »

« Pendant quelques mois, durant l’hiver 1904-1905 [en 1904, Woolf, qui souffrait de psychose maniaco-dépressive, fut internée suite à une tentative de suicide], je tins un journal dans lequel je découvre que nous étions en permanence en train de déjeuner ou de dîner dehors et de traîner dans les librairies. »

On discute dans les salons de Bloomsbury de la « beauté », de la « réalité », de l’ « amour», de la « pédérastie », de « copulation », du « sexe », on bouscule l’ancienne représentation du mariage, on se dit tout, et l’on défend son point de vue en buvant du whisky : « Je serais bien contrite de vous avouer à quel âge tardif j’ai compris qu’il n’y avait rien de choquant à ce qu’un homme ait une maîtresse, ou à ce qu’une femme soit la maîtresse d’un homme. Le fidélité de nos parents n’était donc peut-être pas la seule forme, ni la forme nécessairement la plus élevée, de la vie conjugale. »

Quand commence Bloomsbury ? Quand s’arrête-t-il ? N’est-ce pas avant tout un état d’esprit ?

Les docks sont le véritable cœur de la ville-monde : « Le bois d’œuvre, l’acier, le grain, le vin, le sucrre, le papier, le suif, les fruits : tout ce que le navire a récolté dans les plaines, les forêts, les pâturages du monde, est ici tiré de sa soute et rangé à la place qui lui revient. Chaque semaine, ce sont mille navires et leurs mille cargaisons que l’on décharge. »

Observée quelques décennies plus tôt depuis Londres par Karl Marx, la machine capitaliste tourne à plein régime, produisant des montagnes de biens et de déchets.

« D’une défense on fait une boule de billard, d’une autre, un chausse-pied : toutes les marchandises du monde ont été examinées et classées selon leur usage et leur valeur. Le commerce dépasse en génie et en ténacité les limites de l’imagination. Il n’est pas un produit parmi les innombrables produits et rebuts de la terre pour lequel on n’ait cherché et trouvé un usage possible. »

L’utilitarisme est la morale des temps modernes.

« C’est nous : nos goûts, nos modes, nos besoins, qui font que les grues plongent et virent, qui appelons les navires depuis l’océan. C’est notre corps qui en est le maître. Nous exigeons des souliers, des fourrures, des sacs, des poêles, de l’huile, du riz au lait, des bougies ; ils viennent à nous. Le commerce nous guette avec angoisse pour percevoir quels nouveaux désirs commencent à poindre en nous, quels nouveaux dégoûts. »
Nous devenons capricieux, nous sommes le caprice même, et nous trouvons à Oxford Street un luxe pour toutes les bourses.

Texte Abbayes et cathédrales : « Là où Shakespeare et Jonson un beau jour se firent face et mirent les choses au clair, un million de M. Smith et de Miss Brown se hâtent et se pressent, sautent d’un omnibus, plongent dans le métro. Ils paraissent trop nombreux, trop infimes, trop semblables pour avoir chacun leur nom, leur caractère, une vie à eux.»

Voilà pourquoi Bloomsbury en ses paroles et salons de rocaille fut un très beau mythe, pour les dandys, les happy few, et les nobles âmes modernes adeptes de la sculpture de soi.

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Virginia Woolf, Londres, traduit de l’anglais par Chloé Thomas, édition établie par Mario Fortunato, préface de Mario Fortunato (traduit par René de Ceccatty), Bibliothèques Rivages, 2020, 192 pages

Sites Rivages

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