Tu étais de nouveau dans le temps, par Frederika Amalia Finkelstein, écrivain

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Fleur des champs (1845), Louis Janmot. musée des Beaux-Arts de Lyon

L’absence du sentiment poétique de l’existence correspond très largement pour moi à la définition de l’insupportable, auquel nous sommes quotidiennement confrontés, par ceux qui veulent diriger nos vies, ou s’en font les relais inconscients.

Voilà pourquoi Frederika Amalia Finkelstein a carte blanche dans L’Intervalle.

J’y accueille avec toujours autant de joie ses textes, rares et précieux.

Ils tremblent en affirmant, ils affirment en tremblant, et cherchent les voies les plus justes pour désigner le sentiment d’être ou de ne pas être présent au monde.

Je vous transmets sa dernière méditation, alors que le confinement nous maintient encore sous son ordre.

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© Federika Amalia Finkelstein

 

 « De la source même des plaisirs surgit je ne sais quoi d’amer qui jusque dans les fleurs prend à la gorge. »

Lucrèce, De rerum natura

« L’air de trois heures : ainsi mon enfance l’a nommé. Il apparaît vers la mi-mai, se poursuit jusqu’en juin. Les ardeurs caniculaires de juillet le congédient. Il revient quelques jours en septembre, aux premiers courants de fraîcheur qui éteignent l’été. Octobre le termine.

Le matin, l’air est proche d’une odeur de rivière, et vers midi, c’est une odeur de bitume et de caoutchouc chaud. L’air de trois heures surgit en ville, durant ces périodes, quotidiennement, à trois heures de l’après-midi. Il s’éteint vers dix-huit heures, lorsque l’odeur du soir arrive, qui me fait imaginer des arbres et des nuages gonflés de pluie — senteurs de feuilles, sève, lune.

L’air de trois heures signifiait l’imminence de la fin des cours, l’achèvement des horaires et de l’emploi du temps. La liberté.
L’air de trois heures c’est la mémoire d’être vivant. Le plus fort du souvenir n’est pas une image, toujours une sensation. Je déteste quand le printemps naît, il est irrésistible, dominateur : nos sens sont bouleversés. Je déteste quand la vie est trop belle trop forte trop intense et cela sans pouvoir être maintenu. Je déteste retomber. Je déteste aller vers l’extérieur mais je déteste ne pas y aller. Je déteste les journées sans musique et les nuits sans émotion. Je déteste savoir qu’on lira ces phrases, je déteste encore plus la pensée qu’on ne les lira pas.
D’accord, j’ai peur d’être oubliée.

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Before you see it, acrylic on canvas, 51x96cm, 2019 © Sofia Spinnato

Je déteste ne pas reconnaître mon visage, ni mes mains. Je déteste avoir peur, mais je déteste que cela ne soit pas clair : le jouissif trouble engendré.
Je ne sais pas quelle heure il est et cela fait du bien.
Horreur de l’exactitude dans cette époque — de l’obsession pour l’exactitude, car en réalité tout n’est que chaos élargi.
J’ai aimé et j’aimerai encore. Je n’aime pas beaucoup cette affirmation.
Et puis j’ai menti : j’aime les fleurs.
Le manque de mystère est écoeurant, néanmoins je déteste ma fascination pour lui.
Traverser, traverser, traverser.
Mon chat est mort l’année dernière d’une crise cardiaque subite et il me manque (je trouve détestable d’aimer à ce point un animal).
Je ne sais pas ce qu’est être quelqu’un et cela très puissamment m’inquiète.
L’égalité n’existe pas. N’a pas existé. N’existera pas.
Les clichés sont souvent bons à redire car les phrases les plus stupides sont les plus stables pour la pensée.
J’ai peu d’endurance mais beaucoup de ressources.
J’abîme mes ressources en les brûlant dans l’invisible.
Il y a peu d’êtres qui se fichent de tout — je n’en fais d’ailleurs pas partie.
Quoique.
Je ne suis pas quelqu’un de bien (cela ne veut rien dire).
On surestime le sous-estimé.

Le silence n’est pas innocent — le silence a un haut potentiel de nuisance, aussi haut qu’une guérison.
Je déteste le mot triste comme le mot gris, ils sont tièdes.
La nuance est tout autre : elle est brûlante dans son acuité. J’ai pensé : si je meurs ce soir, je… mais ce soir je ne mourrai pas, alors stop.
Il est tentant d’imaginer que certains êtres ne vont pas disparaître.
« Rien ne se perd, tout se transforme. »
Vivre selon cette loi me semble, de loin, la meilleure chose à faire.

La vie, la vie, la vie.
Ce mot est scandaleux, il structure l’indéfini.
Quand on va mal, mieux vaut marcher dans la forêt. Elle ne juge pas et les arbres couvrent les secrets.

Encore un nouveau jour, naissances, morts, mariages, divorces.
Encore de l’amour, encore du rejet. Dire que le monde aura une fin me rassure : ne pas finir c’est être condamné à l’épuisement.
Que se passerait-il si l’on ne faisait rien pendant un an ?
Je déteste les paresseux.
Je déteste encore plus les débordés.

La colère est dangereusement nécessaire.
Craindre l’apocalypse c’est en avoir envie ; ce que l’on craint, on le désire au moins un peu.
S’il y avait une solution globale au fait de vivre alors nous serions éteints depuis longtemps.
Ne pas avoir la solution c’est devoir continuer la recherche. La recherche est égale au chemin.
Je déteste savoir que j’oublie l’immense majorité des visages que je vois (trop de livres existent).

Le chagrin d’amour et le sentiment d’injustice sont les deux pires souffrances.
J’ai un faible pour le soleil du matin et pour les marguerites.
Serait-il temps d’admettre que l’irreprésentable est plus fort que le représentable ?
La ville est trop bruyante, la campagne, pas assez.
Les fleurs sont sans doute là pour nous aider à supporter l’absurde.
L’âme est autre chose que l’âme. Sans musique, la vie serait une erreur. Avec la musique, que devient-elle ? Les philosophes ne nous facilitent pas la tâche ; ils remuent le couteau dans la plaie.
Je ne sais pas ce que je préfère — le lever ou le coucher.
On devrait tirer plus souvent à pile ou face.

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Interruption, oil on canvas, 60x159cm, 2017 © Sofia Spinnato

L’insupportable, c’est quand les meilleurs partent en premier.
Le combat est dans la répétition du vécu.
Je veux bien faire des efforts, mais pas si je sais que je vais devoir oublier ce que j’ai tenu pour indiscutable.
Les vraies émotions sont admissibles.
Pourquoi : le mot le plus abject jamais inventé.
Je crois aux signes astrologiques en même temps que cela me paraît néfaste : inopiné.
Depuis que j’ai lu L’idiot, je n’ose plus dire le mot idiot : il renvoie à la sainteté.
J’ai l’impression grandissante qu’il y a plusieurs mondes dans le monde et que certains ne se toucheront pas.

Pour mieux vivre, il faut se rendre. Pour se rendre, il faut avouer. Pour avouer, il faut se voir.
À celui qui ne se voit pas : vaya con fé.

Maintenant est le plus difficile, pourtant le plus évident.
Le soupçon est devenu supérieur à toute vérité.
Les étoiles ne peuvent rien pour nous.
Attention à vos gestes. Ils sont mesurables.

Le plein est un écran.
Avoir tort est déplorable. Avoir raison l’est encore plus.
Il n’y a pas de limite à la raison lorsqu’on est en confiance. Cela devrait tous nous inquiéter.
Le pardon ne vaut souvent que pour soi-même ; l’incompréhension est un écart.
Je n’aime pas trop que l’autre ait tort. Si l’autre a tort alors il ne m’entend pas et s’il ne m’entend pas, qui suis-je — la vie est connement belle.

Je déteste l’absence de vérité. Je déteste ne pas pouvoir dire je sais ce qu’est la vérité.
L’incertitude de la vérité est le début du renoncement.
Voilà pourquoi l’idée de l’œuvre inachevée est finalement le début de l’œuvre.
Les humains sont uniquement raisonnables dans l’idée.
Au-delà de l’idée, ils ne sont plus dans le discours : ils jouissent et déraisonnent, sans attaches.
Je ne fais pas de différence entre le poète et l’écrivain, entre l’artiste et le poète.
L’ultime peur du poète est de ne pas laisser de trace.
Bienvenue dans l’impossible.
J’ai souvent peur.

Savoir où plutôt que savoir qui : préférer l’espace à l’identité. »

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Federika Amalia Finkelstein est l’auteure de L’Oubli, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2014 (réédition en Folio, 2016), 172 pages et de Survivre, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 2017, 144 pages

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Federika Amalia Finkelstein a été pensionnaire à la Villa Médicis dans la promotion 2018-2019

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