Expérience et pauvreté, par Bertolt Brecht et Stéphane Duroy, photographe

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© Stéphane Duroy

                          A mes fils, mes grands-pères, mes arrière-grands-pères

« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! Comment nous consoler, nous les meurtriers des meurtriers ? Ce que le monde a possédé jusqu’à présent de plus sacré et de plus puissant a perdu son sang sous notre couteau. — Qui nous lavera de ce sang ? Avec quelle eau pourrions-nous nous purifier ? Quelles expiations, quels jeux sacrés serons-nous forcés d’inventer ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux simplement — ne fût-ce que pour paraître dignes d’eux ? » (Nietzsche, Le Gai savoir, Livre troisième, aphorisme 125, 1882)

A période exceptionnelle, livres exceptionnels.

Lorsque j’entends le mot guerre, je ne sors pas mon revolver, mais les ouvrages de ma vie, ceux qui font penser, ceux qui rappellent la nécessité de l’art, agrandissent, interrogent profondément.

J’ouvre conjointement ABC de la guerre, de Bertolt Brecht (1955), et L’Europe du silence, de Stéphane Duroy (2000).

J’y lis une histoire du mal au XXe siècle, j’y contemple un naufrage, j’y vois l’absolu du grand confinement que sont les totalitarismes, j’y décèle cette logique d’une occupation mentale et d’une fièvre obsidionale dans les soubresauts et prolongements de laquelle nous nous trouvons aujourd’hui.

Tout commence dans les tranchées de 1914 et l’inouï de la première guerre industrielle. Explosions, pulvérisations, folie, horreur.

 

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© Stéphane Duroy

Walter Benjamin nomme cela Expérience et pauvreté (1933), soit la parole devenue cri muet, incapacité des pères à protéger leurs fils devant l’incommensurable de la guerre terminale.

Le pur effroi s’est imposé, l’ordre du monde s’est inversé, nous vivons une involution.

Stéphane Duroy commence son livre par une photographie des trous de Douaumont sous la neige, un paysage de glas qui fut l’un des plus symboliques de la bataille de Verdun.

Il n’y a pas âme qui vive, où s’est pourtant perdu le râle des centaines de milliers d’agonisants.

L’Insensé de Nietzsche avait compris la mort de Dieu, que les obus de la Première Guerre mondiale allaient défigurer définitivement.

Chez Stéphane Duroy, Douaumont pourrait être l’étape d’un Winterreise schubertien devenu thrène, telle une halte impossible dans les séjours infernaux.

Apparaît la tombe d’un soldat au visage effacé par le temps.

On ne saura bientôt plus rien de nos aïeux, ni de leurs terribles souffrances.

 

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© Stéphane Duroy

Mais, contre la loi du piétinement des cendres, ou simplement de l’indifférence, il y a l’art, la littérature, par exemple cette citation d’Eric Maria Remarque que reprend le photographe : « Leurs visages, pointus, duveteux et morts, ont cette épouvantable absence d’expression des cadavres d’enfants. On se sent la gorge serrée quand on les voit bondir, courir et tomber. On voudrait les battre, parce qu’ils sont si bêtes – et aussi les prendre dans ses bras et les éloigner de là où ce n’est pas leur place. »

La Vierge de miséricorde fait face à la Camarde, elle baisse les yeux en signe d’humilité quand la Faucheuse les tient obstinément ouverts sur la mort comme horizon.

Les Princes d’Allemagne ont chu, qui bientôt trouveront dans le charbon de la Ruhr, et la puissance de la machine industrielle revenue, les moyens de leur vengeance.

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© Stéphane Duroy
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© Stéphane Duroy

Le train de l’Histoire fuit, il mène à Auschwitz-Birkenau, au meurtre des enfants, à la destruction du peuple du Livre et de l’interprétation infinie.

Marche ou crève, marche pour crever, crève de ta marche.

A Hradec-Kralové, en Tchéquie, une femme se maquille : il va falloir tenir longtemps dans la laideur de la Guerre froide et du gel des espérances de liberté.

Staline est un bon père, qui n’égorge pas que les chats.

A Halle, la Charlotten-Strasse n’est pas une allée de tilleuls, mais un mur d’épouvante, un théâtre cruel où l’on ressent encore le souffle noir et méphitique des assassins.

 

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© Stéphane Duroy

Passe une vieille dame courbée par le temps. Ses souliers sont rouges, mais je doute qu’elle ait pu voir à sa sortie (1948) le film de Michael Powell et Emeric Pressburger.

Elle a survécu, et probablement caché dans son cabas ses larmes les plus amères.

Des barbelés, des miradors, un mur de haine, qui tombera presque seul, ayant vécu de son absurdité.

L’Histoire bascule, Stéphane Duroy est là, obstinément, marcheur solitaire élaborant son art aux marges de la mort.

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© Stéphane Duroy
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© Stéphane Duroy

« Le décor fut démonté un 9 novembre 1989, jour anniversaire de la nuit de Cristal. »

L’effort de civilisation est une vaste blague à laquelle il faut croire.

L’Europe du silence est un livre de chronologie inversée, on peut le comprendre comme une catabase.

C’est en photographie une des œuvres essentielles de ces vingt dernières années.

Mais pourquoi Brecht et cet ABC, composé, alors qu’il fuyait le nazisme, de dizaines de photogrammes de guerre prélevés dans des magazines et journaux, images pauvres et fortes accompagnées d’épigraphes ou courts poèmes de quatre vers ?

Parce qu’on ne comprend pas Stéphane Duroy sans méditer cet ouvrage sidérant de clairvoyance et de détresse ?

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© Stéphane Duroy

Parce qu’en imaginant la structure de ce livre, le dramaturge allemand pensait à la souffrance endurée quelques années plus tôt par les peuples d’Europe.

Parce que l’apathie peut être plus forte que la conscience, et qu’il faut la réveiller.

Parce qu’une guerre se fabrique, se monte, comme on planifie une opération de communication.

Parce que la prose empoisonnée trouve dans le poème électrique un antidote à sa mesure.

Parce que les hiéroglyphes du passé nécessitent d’être traduits chaque jour au présent.

On bande les yeux à un Français, il a les mains liés derrière le dos.

Les tueurs s’apprêtent.

Brecht écrit, entendant la raison torve de l’aboyeur doucereux : « Nous l’avons donc collé au mur ainsi : / Cet homme comme nous, ce fils d’une mère / Afin de l’abattre. Et pour que l’univers / Le sache bien, nous prîmes la photographie. »

Mais pourquoi ce mot de confinement dans cette introduction ?

Parce que des peuples entiers furent requis pour l’effort de guerre, pour la guerre, pour la destruction.

Confinement, déconfinement, reconfinement : serait-ce notre nouvelle Trinité ?

« “Et que fait le saint en forêt ?” Le saint répondit : “Je fais des chansons et je les chante, et tout en composant mes chansons, je ris, je pleure et je grommelle, c’est ma façon de louer Dieu. Chantant, pleurant, riant et grommelant, je loue ce Dieu qui est mon Dieu.” (…) Quand Zarathoustra eut entendu ces paroles, il prit congé du saint (…). Mais une fois que Zarathoustra fut seul, il se dit en son cœur : “Serait-ce possible ! Ce vieux saint dans sa forêt n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort !” » (Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue de Zarathoustra, 2, 1885)

9782706102653

Bertolt Brecht, ABC de la guerre, édition française établie, présentée et annotée par Klaus Schuffels, traduction de Philippe Ivernel, Presses universitaires de Grenoble (pug), 1985, 242 pages

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Stéphane Duroy, L’Europe du silence, Filigranes Editions, 2000

Filigranes Editions

Stéphane Duroy

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