Yūzen, l’art de la peinture sur kimono selon Kunihiko Moriguchi

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« Je voulais que ma sensibilité japonaise explose dans le monde entier comme une bombe. »

Trésor national vivant depuis 2007, comme son père avant lui peintre de kimonos, Kunihiko Moriguchi est un homme que je fréquente depuis plusieurs jours grâce à Marc Petitjean, dont le livre L’ami japonais, publié par Anne Bourguignon chez Arléa, narre le destin.

L’ami japonais, comme il y a L’ami américain, de Wim Wenders, et L’ami retrouvé de Fred Uhlman, soit la rencontre de l’altérité, d’une autre culture, d’une autre spiritualité, d’une différence radicale.

« Au Japon, la mémoire semble incarnée par les hommes plus que par leurs monuments. »

A l’occasion d’un tournage de trois mois à Kyoto, dans la maison de ce maître incontesté dans l’art de peintre des kimonos, Marc Petitjean et  Kunihiko Moriguchi deviennent amis, ce dernier racontant à son confident étranger son parcours familial, sa formation à Paris aux Arts décoratifs à partir de 1963, sa découverte d’un milieu prestigieux qui l’adopte très vite – notamment de Balthus, « père de substitution », qui l’invite à Rome à la Villa Médicis, et dont l’influence sera considérable -, sa décision de retourner vivre et travailler au Japon.

« Les dîners en tête à tête avec le peintre [il s’agit de Balthus] se terminaient la plupart du temps dans la bibliothèque autour d’un verre de cognac. L’artiste sortait des livres des rayonnages et expliquait d’où venait sa peinture et qui étaient les artistes dont il réclamait la filiation : Piero della Francesca pour sa clarté, Poussin pour son classicisme, Courbet pour son réalisme. Il appréciait le symbolisme de Maurice Denis et les illustrations pour enfants du XIXe siècle. Pour Balthus, la peinture c’était le grand art, une chose sérieuse, un métier, une éthique. Kuni avait vu en lui, auréolé par l’admiration que lui portait Malraux, un artiste qui ne triche pas. »

On peut le constater, L’ami japonais est un livre immédiatement passionnant, qu’on n’a pas hâte d’achever trop vite, il faut le laisser s’épanouir, le perdre, le reprendre, l’imaginer.

« J’ai fait tous ces tournages en apnée, utilisant mon corps comme un axe que je faisais basculer légèrement pour retrouver la mise au point quand je la perdais, Kuni, lui, traçait les lignes parallèles pratiquement à main levée, avec des gestes précis et en soufflant légèrement au terme d’une action. Je m’attendais à ce qu’il fasse une erreur mais il n’en fit pas. J’étais captivé et cela durait, si bien que j’avais le sentiment de capturer l’essence d’un tel tracé. Nous étions tous les deux dans « sa bulle », lui traçant, moi obnubilé par la crainte de perdre la netteté de l’image. Nous avons vécu ces premiers moments de partage d’un même espace autour d’un même objet en parfaite harmonie. Nous n’en avons jamais parlé je crois que ce jour-là nous avons eu la preuve du bien-fondé de notre projet. Rien n’était donné, il fallait expérimenter et se lancer dans l’aventure. »

Exposés dans les plus grands musées du monde (au Metropolitan Museum of Art de New York, au Victoria and Albert Museum…), les kimonos de Kunihiko Moriguchi sont conçus comme des œuvres en trois, voire quatre dimensions, telles des sculptures en mouvement.

Alors que les motifs floraux s’imposaient jusqu’à Kakô Moriguchi, son père, symbolisant « la vieille école », le fils audacieux a su renouveler un art très codifié en introduisant des motifs géométriques issus des recherches cinétiques de Victor Vasarely.

Retourné au Japon – sur les conseils de Balthus – afin que la tradition ne se perde pas, Kunihiko Moriguchi le francophile fut un héritier capable de révolutionner le legs ancestral.

« Quand il s’est lancé dans l’aventure du yūzen, précise Marc Petitjean, il a cherché à libérer le corps des femmes car les kimonos qu’il voyait à travers l’histoire du kimono étaient merveilleux mais alourdissaient la silhouette. »

On peut songer ici à la robe Delphos du Vénitien Mariano Fortuny, et à tous les créateurs amoureux du corps des femmes et de leur liberté.

Mais l’idée de maître attachée à celle de la discipline et du long apprentissage peut-elle encore perdurer dans une société de consommation fascinée par la vitesse et le plaisir facile ?

En conclusion de son ouvrage, l’écrivain français pose ainsi une question essentielle concernant la tradition et sa transmission, quand les critères de rentabilité promeuvent davantage les petits génies d’un jour.

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Marc Petitjean, L’ami japonais, collection La Rencontre, dirigée par Anne Bourguignon, Arléa, 2020, 170 pages

Editions Arléa

Se procurer L’ami japonais

On trouvera dans le dernier numéro de la revue culturelle (gratuite) Noto (n°14) un très beau reportage intitulé L’art du kimono de Kunihiko Moriguchi, signé, pour le texte et les photographies, de Clémence Hérout.

On y voit les mains du maître au travail, ses recherches graphiques abstraites, son atelier, ses pinceaux, ses brosses.

Tout y éclate de présence, tout y est temps et concentration, espoir et rêve.

« C’est au-delà de l’observation, déclare l’artiste. Je ne regarde pas la nature, je deviens une partie de la nature. Lorsque je dessine une fleur, je ne la regarde même plus : ma main reçoit le rythme de la fleur. »

Merveille d’une soie japonaise issue de la production de vers à soie exclusivement mâles.

Merveille des teintures.

Merveille d’un commentaire très informé :  « On vaporise de l’eau, puis on brosse pour effacer le crayon. La toile est huilée et enduite d’une pâte à base de soja aux endroits où sera posée la couleur de fond, afin que les pigments pénètrent plus profondément et de manière uniforme. La teinture est apposée par deux couches avec une brosse plate à l’intérieur du motif délimité par la pâte, avant d’être recouverte de la pâte de riz qui la protègera de la couleur de fond. De l’eau d’alun passée à la brosse fixe les pigments, puis le tissu est lavé à l’eau claire pour retirer l’excès de couleurs. »

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Revue Noto, numéro 14, dirigée par Alexandre Curnier, articles de Nathalie Bondil, Antonin Artaud, Guy-Pierre Couleau, Béatrice Josse, Matali Crasset, Wajdi Mouawad, Pierre Noual, Camille Noé Marcoux, Jean Streff, Dominique de Font-Réaulx, Maxime Georges Métraux & Léa Saint-Raymond, Néhémy Pierre-Dahomey, conversation avec l’auteure féministe québécoise France Théoret, entretiens avec Emmanuel Wallon par Pierre Noual, et Céline Chanas par Odile Lefranc, 2020, 128 pages

Revue Noto

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