D’un usage politique de William S. Burroughs, par Laurent de Sutter, philosophe, écrivain, juriste

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« On ne punit pas les criminels parce qu’ils sont des criminels ; on punit les criminels parce qu’ils ne sont pas comme nous. »

Pour sa liberté, son audace, sa fantaisie, son iconoclasme, son humour, sa rigueur intellectuelle, son verbe magnifiquement frappé, l’œuvre philosophique de Laurent de Sutter m’importe au plus haut point.

Je la présente le plus souvent possible dans L’Intervalle, et chaque nouvel ouvrage opère chez moi comme un dé-brouillage (sur l’art du striptease, la question de l’addiction, Jean Eustache, Blake Edwards, la pornographie ou la prostitution).

On a beaucoup glosé sur la littérature de William S. Burroughs, mais peu étudié ses idées politiques.

Il y a là un manque souligné par Laurent de Sutter dans Johnsons & Shits (Editions Léo Scheer), trente-cinquième volume de la collection Variations dirigée par Angie David.

Burroughs identifie sans ambages les Shits à tous ceux qui nous empêchent de vivre, ces justiciers moralisateurs, ces teignes n’ayant d’autre ambition que d’appliquer de façon stricte et obsédée les effets de la RAISON (raisonneuse) et de la LOI (pas l’esprit, la règle), en opérant sur le cerveau de leur proie une sorte d’envoûtement permanent.

Jacques Lacan les appelait « les jouis-la-loi », William Burroughs est plus clair encore : ce sont des emmerdeurs professionnels, des médiocres fouines, des ennemis de la vie en ses multiples jaillissements, que les Johnsons, ces braves types ne déléguant pas la puissance de leurs actes au pouvoir de la police, mettront, espérons-le, un jour hors d’état de nuire, dans une sorte de grande battue orgiaque et de flambée de violence purificatrice.

« Être un Shit ne révèle pas seulement une attitude dépourvue de toute classe, du point de vue des principes éthiques partagés par les Johnsons, mais témoigne aussi d’une absence complète de style – d’une sorte d’esthétique négative, faite de lourdeur sournoise et de vulgarité voyante. »

Il y a ceux qui aiment fourrer leur nez dans la vie de leur voisin, les « connards » de base, et les autres, les âmes nobles, les simples, les saints, ne craignant pas d’aimer jusqu’au délire les drogues, le sexe (et même le cul de leur voisin, de leur voisine), et l’usage multidirectionnel de leur corps.

En 36 propositions d’une ou deux pages, Laurent de Sutter lit ainsi Burroughs, l’amateur d’armes à feu, le camé, le sodomite, comme l’un des héros de notre temps – frère de Genet, ami des truands et des beaux garçons au pantalon gonflé par le désir, ces petites putes.

Les Shits, ces merdeux, sont des tue-l’amour, ayant besoin d’avoir toujours raison parce que sur le fond leur vie a tort, totalement : « Le Shit veut vous reprogrammer le cerveau, parce qu’il veut que vous finissiez par lui ressembler, suivant un processus de duplication qui rappelle un peu, lui aussi, celui du virus. »

Oui, le Shit est viral, il est la norme à respecter, l’avenir de l’humanité, la sélection naturelle par le bas, jetant sur vous ses phrases pourries et ses images torves comme on lance une camisole mentale.

Burroughs croyait à la capacité performative du langage, des représentations et des symboles : voilà pourquoi écrire prenait chez lui a tant de sens, comme une cérémonie d’exorcisme quand les tiques prolifèrent et vous ensommeillent par leur magie négative.

Les Shits – avez-vous remarqué comme ils sont partout, en visages, mots et figures, et comme ils sont laids ? – ne peuvent supporter la complexité, l’équivocité, l’ambivalence, l’ambiguïté inhérente au vivant, et construisent chacun de leurs interlocuteurs en coupable idéal, sans remarquer que la prison est l’espace unique de leur parole.

Les Shits comptent, évaluent, contrôlent, ne supportant ni la gratuité, ni la dépense somptuaire.

Il leur faut associer à chaque fragment arraché à l’ordre du vivant une valeur, en établissant des hiérarchies, des systèmes différenciels, des logiques d’exclusion.

Les Shits veulent la guerre, pensent guerre, aiment guerre, quand les Johnsons souhaiteraient qu’on leur foute tout simplement la paix, leur inoffensivité supposée, voire leur naïveté, pouvant in fine se changer en force de destruction massive quand le niveau de nuisance de ces insupportables devient trop élevé.

William S. Burroughs ne croyait pas, précise Laurent de Sutter, en la révolution, mais en l’évolution de l’humanité, pour le moment encore au stade de la « néothénie », « lâchée dans la nature alors que sa maturité laisse tant à désirer qu’elle est incapable de travailler, d’une manière digne de ce nom, à sa survie – sans parler de son épanouissement. »

« Les membres de la famille Johnson, poursuit  l’éminent professeur de théorie du droit à la Vrije Universteit Brussel, s’en branlent pas mal, des arguties plus ou moins nuancées de tous ceux qui souhaitent définir les  « règles » d’une « société bonne » [voir Adorno/Butler], ou décrire « les principes fondamentaux » permettant d’imaginer des formes « justes » d’ « intersubjectivité » – sans parler d’ « institutions équitables ». Tout cela relève du discours Shit par excellence – c’est-à-dire de ce qui empêche les individus composant l’espèce humaine de travailler dans leur coin (ou avec ceux avec qui ils ont envie de travailler) aux expérimentations pouvant mener au prochain stade évolutif de celle-ci. »

William S. Burroughs et Laurent de Sutter, pour qui l’ontologie est d’abord une éthologie ? Non serviam, mon général.

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Laurent de Sutter, Johnsons & Shits, Notes sur la pensée politique de Williams Burroughs, Editions Léo Scheer, 2020, 96 pages

Editions Léo Scheer

d

Se procurer Johnsons & Shits

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