Jeter des pierres au vent, par Federico Garcia Lorca, proses inédites

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« Rien de plus antipoétique que le lien logique entre deux objets de quelque espèce qu’ils soient. Il faut briser les amarres des liens visibles et invisibles. Il faut laisser les objets et les concepts aller librement où ils veulent, qu’ils luttent, qu’ils volent pour que le monde soit plus amusant et que puisse exister la véritable poésie. Vous, les poètes, avez une peur terrible de perdre la tête et un amour incompréhensible de la qualité logique. C’est absurde de te conformer à l’idée selon laquelle la chaussure n’a d’autre utilité que d’être chaussure et la cuillère cuillère. »

La publication en français aux éditions Bruno Doucey de l’ouvrage Une colombe si cruelle, composé, par Carole Fillière, de nombreux inédits de Federico Garcia Lorca (quatorze textes sur vingt-six), a de quoi sauver une journée masquée, d’autant plus quand la voix est celle de l’iconoclastie surréaliste – Lorca pensa Dali, qui pensa Lorca -, de la fantaisie sur fond d’introspection, voire de l’élégie.

Défense de la tradition andalouse (lire ses conférences chez Allia) et goût de la liberté guident la vie de l’écrivain né de près de Grenade en 1898, ayant refusé de se laisser enfermer dans le statut de poète officiel après le succès en 1928 de son recueil Romancero gitano, explorant alors plus avant les chemins de la prose.

« Si Lorca écrit à la croisée du symbolisme et des avant-gardes, précise en préface Zoraida Carandell, c’est aussi un fervent lecteur des baroques et des romantiques », le poète étant très attentif au rythme et à la musicalité de ses textes, leur donnant une tonalité variée, jusqu’au registre hermétique correspondant à une période d’intense remise en question, notamment suite à la découverte des inégalités sociales et raciales, à New York en 1929-1930.

Les proses d’inspiration surréaliste de Lorca ne convoquent pas la logique raisonnante, mais l’intuition, l’instinct, l’esprit d’aventure.

« Les faits poétiques ont été enfermés dans les livres et ne transmettent plus rien. Moi, je parle de ce que l’on voit avec ses yeux. J’ai vu un âne à tête de rossignol et une grande vague, comme trois lions d’eau, stoppée par l’effroi que lui causait un petit grain de sel. »

Surgissent des tableaux vivants, des images impossibles, sidérantes.

« J’ai aimé deux femmes qui ne m’aimaient pas et, pour autant, je n’ai pas voulu égorger mon chien préféré. »

Il ne s’agit pas de tout comprendre, mais de basculer dans un autre monde, si loin, si proche, et de rechercher les pépites qui, pour soi, en soi, rayonneront.

« Sainte Lucie fut une belle vierge adulte, aux seins courts et aux hanches larges. Comme toutes le femmes indomptables, ses yeux étaient trop grands, masculins, et leur lumière était désagréable et sombre. Elle expira sur un lit de flammes. »

Ou : « Cette nuit, c’était la nuit de fête où toute l’Espagne s’agglutine sur les rambardes, pour observer un taureau noir qui regarde mélancoliquement le ciel et brame toutes les quatre minutes. »

Ou : « Jean-Baptiste était à genoux. Le tranche-tête était un petit homme minuscule. Mais le couteau était un couteau. Un couteau étincelant, un couteau d’étincelles aux dents serrés. »

Les innocents sont massacrés : « Les seins s’emplissaient d’un lait inutile. Le lait maternel et la lune luttèrent vaillamment contre le sang victorieux. Mais le sang s’était déjà emparé des marbres et y rivait ses dernières racines démentes. »

On peut s’en étonner, mais Guy de Maupassant est pour Lorca une référence majeure, parce son réalisme est nourri de cruauté, de désespoir lucide, et d’une compréhension fine de l’âme humaine, notamment des moins nantis.

Poème Voix du peuple : « Elle est morte la mère de Charlie Chaplin. / Morte, ils l’emportent dans une chaussette fine. »

Belle réflexion (Méditation 2) : « Il existe une différence très nette entre tous les hommes et Charlot. Les poissons rouges font rire tous les hommes, et les poissons rouges font pleurer Charlot. »

La nuit centenaire : « Si la poésie ne possédait pas l’odorat d’un chien de chasse, il serait bien difficile de sortir de ce caisson de ciment Portland où nous avons été placés. »

Les lecteurs habituels de Lorca le constatent, par ces fragments de proses reproduits ici apparaît un écrivain différent des représentations dominantes, plus complexe, plus varié, plus sombre qu’on ne l’imagine généralement.

En postface Carole Fillière, traductrice ayant particulièrement entendu le claquement très spécial de la langue espagnole telle qu’inventée par Lorca, analyse le projet esthétique et théorique de l’écrivain : « Lorca invite le lecteur à terminer sa prose, à participer au reflet lyrique et à la réflexion poétique dans ce qu’il appelle l’immense joie consciente de la création. »  

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Federico Garcia Lorca, Une colombe si cruelle, Poèmes en prose et autres textes, traduit de l’espagnol par Carole Fillière, préface de Zoraida Carandell, postface de Carole Fillière, éditions Bruno Doucey, 144 pages

Editions Bruno Doucey

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