Les détraquages zen d’André Velter et Ernest Pignon-Ernest

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Annoncer la couleur, d’Ernest Pignon-Ernest et André Velter, est un livre (Actes Sud), comme son titre malicieux ne l’indique pas, en noir & blanc et nuances de gris.

Pour leur dix-neuvième production en commun, le peintre et le poète ont dialogué, sans que l’on sache qui précède qui, si l’image produit le texte ou si la voix précède la main, construisant un monde de sous-conversations ayant leur logique propre.

L’inconscient est structuré comme un langage, mais aussi un dessin.

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Le graphisme est d’une grande beauté, se rapprochant de celle de la vitalité des fanzines, des tracts politiques diffusés sous le manteau en période de dictature et de glaciation des rapports humains, ou des albums dessinés pour grands enfants élevés à l’histoire de l’art (Le plongeur de Paestum, Michel-Ange, Botticelli, Courbet…).

Annoncer la couleur est un ensemble d’extases noires, d’énigmes métaphysiques proposées à la sagacité de leur lecteur/spectateur sur fond d’incommunicabilité et de solitude définitive.

Dans-la-lumière..

Ils s’apparent à des koans, ces petites histoires zen proches de l’absurde dont l’élucidation peut mener à l’éveil.

Adages, maximes, sentences se succèdent.

« Avec l’infini chevillé au corps allons rendre l’âme à tous les univers » (un pied tombe du firmament sur une rotondité terrestre)

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« Mécréants de tous les pays unissez-vous ! » (la danse de Matisse sous laquelle flottent des symboles des trois monothéismes)

« En deux temps trois mouvements ça met du givre sur les braises » (une main proche d’un sexe de femme dont le ventre est une nuée tempétueuse)

« Nous sommes bel et bien des bêtes de néant qui montrons les dents à la mort et aux limbes » (un personnage nu plonge dans le noir total)

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« Aux questions sans sommation il n’est que le soleil qui réponde de nous » (un lézard sur fond blanc)

Le dessin est modeste, superbe, cosmos archéopoétique de petite dimension.

Velter & Pignon Ernest : « Car nous avons de la suite dans les images, dans les idées, dans les idylles et les mystères, dès qu’un surcroît d’énergie s’annonce, avec aux horizons un rien de matière noire. »

L’emporte-pièce, qui ne craint pas la volupté, incise et pense, pense en incisant, incise en pensant.

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Ernest Pignon-Ernest & André Velter, Annoncer la couleur, Actes Sud, 2019 – 128 pages

En cette rentrée, Actes Sud publie l’également superbe Sur un nuage de terre ferme, hommage au torero José Tomas (voir-lire Tao du Torero paru en 2014), qui le 16 septembre 2012 subjugua le public des arènes de Nîmes par le feu et la grâce de son art, un moment jugé par tous comme fabuleux.

Mais l’impossible se reproduisit le 22 juin 2019 avec le torero calligraphe, à Grenade, dont rend compte avec fascination ce dernier volume du duo Pignon-Ernest/André Velter.

Soleil, ciel, sensation de déchirure intime, tragique, et d’exaltation, d’extase.

José Tomas ? « silence », « refus », « sincérité ».

« Stoïque, irréductible, souverain. »

André Velter : « L’enclos des arènes est aujourd’hui / L’œil du cyclone qu’il investit / Comme aux heures décisives où la liberté / Renforce ses lignes de défense. »

Des caresses de violence, la puissance du non-agir, et la sauvagerie contrôlée du poète.

La rage de l’expression aux marges de la mort.

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Ernest Pignon-Ernest & André Velter, Sur un nuage de terre ferme, José Tomas à Grenade le 22 juin 2019, traduction espagnole d’Yves Lebas, Actes Sud, 2020, 80 pages

Site Actes Sud

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Les dessins d’Ernest Pignon-Ernest se présentent comme des offrandes.

Ainsi en témoigne l’ouvrage commun de Marie-Bénédicte Loze et Lyonel Trouillot intitulé Cité perdue, dont il accompagne les poèmes en gestes de mains dessinées.

Contre la haine et le mensonge, un homme et une femme inventent des poèmes comme une noce, comme on remet les choses à leur place.

La mort a étendu son règne, son festin est odieux, qu’il s’agit de réduire par quelques chants de miettes, par quelques vers retournant la honte en amour.

On ne sait pas qui écrit quoi, et c’est parfait comme cela.

« Je veux croire encore à la beauté des commencements. // La main qui donne ne soupèse pas le don. // Je veux croire à la paume ouverte, / Au banc et à la gourde pour la pause et la soif. »

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Marie-Bénédicte Loze et Lyonel Trouillot, Cité perdue, dessins de Ernest Pignon-Ernest, éditions Bruno Doucey, 2019, 80 pages

Editions Bruno Doucey

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