Une vie ordinaire, par JH Engström, photographe

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© JH Engström

Il faut souvent très longtemps, parfois toute une vie, pour trouver le lieu et la formule, soit l’adéquation entre le langage et la réalité, entre la forme rendant compte d’une expérience et la pure extériorité, entre l’intime et l’extime.

Quand il constate la présence du Graal, dans le château du roi Pêcheur, Perceval, dans un état alors se situant entre le rêve et la réalité, n’ose pas croire en son bonheur, et le laisse s’enfuir.

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© JH Engström

Pas question plusieurs siècles plus tard pour le Suédois JH Engström, autre quêteur de vérité, de perdre sa vision en se mettant en retrait du monde.

Installé à Montreuil, il a fait de la rue, du bar, des commerces faisant face à son appartement, et surtout des êtres qui les traversent, qui les habitent, qui s’y rencontrent, un absolu de présence, de sens, d’énergie.

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© JH Engström

Pas de bavardage, de grands discours sur la démocratie et le vivre ensemble, mais des photographies directes, prises de la fenêtre de son atelier, ou face à face, au moment de prendre un café, d’acheter un timbre, de boire une bière, d’amener son enfant à l’école.

Voici la vie la plus ordinaire, un homme portant un sac plastique, des silhouettes se protégeant du froid, une femme voilée rentrant chez elle, une belle flâneuse, un jeune dur mélancolique.

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© JH Engström

Voici la merveille du présent, difficile, impécunieux, précaire, mais radicalement sauvé.

L’art ne l’a pas enjolivé, ou enduit d’un onguent salvateur, mais a révélé en chacun, en chaque situation, en chaque répétition de mouvement, une puissance de vie qui touche au cœur.

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© JH Engström

La nuit est tombée, on ne voit presque rien, une distance s’établit, respectueuse, pudique.

On connaît peut-être JH Engström pour son exaltation de la vie brute, sans fard, crue quelquefois, dans une sorte de dérive sensuelle très belle, il faut maintenant reconnaître en lui le frère modeste de tous les éclopés de la vie, des malmenés, des sans-grade, des oubliés.

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© JH Engström

Day by day, que publie Pierre Bessard, le plus communiste des éditeurs capitalistes, est un song, un blues lent et superbe, faisant songer à l’air final montant de La Nausée de Jean-Paul Sartre.

Attendant un train, Antoine Roquentin, son antihéros attablé dans un café, alors au comble de la désespérance, entend une mélodie qui semble percer un long sommeil en lui redonnant la joie, Some of these days.

L’angoisse peut disparaître, et laisser place à l’accueil du monde tel qu’il est, sans jugement, sans épouvante métaphysique.

Devant les stores de la bijouterie Au Carillon marche une humanité superbe de n’être qu’elle-même, mais entièrement, des collégiens, des mères de famille, de vieux immigrés, des âmes blessées.

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© JH Engström

Il ne s’agit pas de demander à chacun d’où il vient, quels sont ses projets, ou pas, s’il croit en tel ou tel dieu, ou pas, mais d’ouvrir les bras, c’est-à-dire les yeux, fraternellement.

On voit au loin des grues et de nouvelles constructions, prélude à l’élévation du prix du mètre carré, qui chassera bientôt les plus pauvres.

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© JH Engström

En attendant, on peut encore y croire, se battre par la poignée de mains, le demi payé à son voisin, le baiser jeté intérieurement à l’inconnue aux yeux si purs.

Il y a urgence dans l’Etat social, il y urgence dans l’art, il y a urgence à se retrouver, sans carte d’identité, sans hiérarchie.

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© JH Engström

Attention, Day by Day n’est pas un reportage, mais un état des lieux un peu scratché, une densité d’être au monde, avec les autres, tous les autres, dans l’objectif et le corps en échange.

Sur le zinc, un verre d’eau, une sous-tasse, un jus, c’est plus qu’une nature morte, c’est un mode de vie.

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© JH Engström

Les visages, les peaux, les pilosités, les habits, disent la belle mosaïque de Montreuil, et l’évidence du commun en partage dans l’espace public.

Un joueur de oud, un chanteur de rock, un rappeur.

Day by Day ne masque rien de la dureté des conditions de vie, de la fatigue, de l’épuisement, mais n’en fait surtout pas un horizon, pariant bien davantage sur la possibilité d’un apaisement, d’une concorde, d’une réconciliation d’avec l’autre, d’avec soi.

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© JH Engström

En noir et blanc ou en couleur, floues ou impeccables, les passants et habitants photographiés par Engström sont nos pères, nos mères, nos frères, nos sœurs, nos fils et nos filles, notre futur et nos ancêtres.

La rue est un spectacle, mais c’est aussi, lorsqu’on réside à Montreuil en 2020 un observatoire de la vie populaire, loin des clichés.

Engström ne l’esthétise pas, mais la transfigure quelquefois par ses couleurs, son travail sur la texture même des images, parce qu’il n’y a pas de représentation objective, et parce qu’il faut comprendre l’apparition des figures dans la proximité de l’infigurable, de l’impossible, en n’oubliant jamais que toute présence relève d’un miracle de lumière s’arrachant aux ténèbres originelles.

Des phrases écrites à la main ponctuent le livre.

Celle-ci, politique et au-delà : « The banal is the true sublime. »

Ou celle-là, qui indique une voie existentielle magnifique : « My highest ambition now is to have the courage to be me. »   

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JH Engström, Day by Day, Editions Bessard, 2020 – 600 exemplaires comportant une photographie signée par l’auteur

Editions Bessard

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JH Engström

JH Engström est représenté par la galerie Jean-Kenta Gauthier

Galerie Jean-Kenta Gauthier

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  1. Schaeffer dit :

    Merci pour cette belle découverte. J’aime ces photos à la fois émouvantes et sans chichis.
    Max.

    J'aime

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