Noli me tangere, écrire la peinture, par Christian Prigent, poète

7_ Supports_surfaces, Rennes 74

Supports/Surfaces, Rennes, 1974

Conjointement à la parution de sa correspondance croisée avec Francis Ponge, Une relation enragée, les éditions L’Atelier contemporain publient de Christian Prigent La peinture me regarde, cinquante textes sur l’art écrits entre 1974 et aujourd’hui.

C’est dans le « désarroi » de la représentation que se fonde pour Christian Prigent la nécessité poétique de trouver une forme pouvant tenir ensemble l’expérience, le langage et la mise en question du sujet.

Répondant à Bénédicte Gorrillot lors d’un colloque ayant eu lieu à l’Université de Montpellier III en 2004 intitulé « Choses vues : le trait, la trace, l’empreinte », le poète affirme : « J’ai souvent besoin, pour donner forme à ce que j’essaie d’écrire, qu’un modèle extérieur (extérieur à l’opération littéraire) vienne défier l’écriture, appeler à lui l’énergie verbale et lui proposer une sorte de patron schématique sur lequel elle puisse confectionner son propre costume », ce modèle ayant été régulièrement plastique.

36_ Desbouiges HYBRIDE, Juin 1985, 186 x 186cm de pointe à pointe

© Joël Desbouiges

La peinture ouvre la poésie comme la poésie réouvre la peinture.

« J’ai rêvé, poursuit-il, je rêve toujours, que l’écriture poétique ait, sur son lecteur, des pouvoirs équivalents à ceux de la peinture : cette rapidité et cette condensation de la perception qu’autorise la frontalité visible du tableau (…) Mais on peut aussi être tenté (je suis assez souvent tenté), face à tel ou tel tableau (qui fascine), de dégrafer burlesquement son écran, de le prendre comme une scène carnavalesque et d’en déjouer la solennité en en dégradant les figures pour les agiter comme des marionnettes dans un castelet grotesque. »

L’adjectif « carnavalesque » rappelle ici le projet de la revue TXT, que dirigea jusque 1993 Christian Prigent, élaborant une réflexion sur la langue à la fois matérialiste et pleinement polyphonique dans le plaisir revendiqué de l’objeu.

La peinture est perçue dans son étrangeté, son écart tragique d’avec le langage dans sa différance.

40_ Pérez Villa Médicis à Rome 1981 500x300cm

© Mathias Pérez

Comme dans la psychothérapie institutionnelle, on ne cherchera pas à éradiquer le symptôme, mais à exposer l’innommé.

Ecrire sur la peinture, lorsqu’on pense au-delà de la technique, entraîne des effets d’anamorphose, les mots se heurtant à l’infigurable au cœur même du représenté, à l’instar de Hans Holbein peignant la défiguration dans ses Ambassadeurs (1533).

« La seule question intéressante que pose une déformation maniériste est alors : de quoi la « déformation » est-elle la « forme » ? »

29_ Boutibonnes Aplats, gouache et peinture argentée sur papier Canson (21 x 23cm), 1981

© Philippe Boutibonnes

De quoi l’écriture de Christian Prigent est-elle la forme lorsqu’elle s’attache à rendre compte d’une expérience de vision, par exemple des tableaux de Mathias Pérez, de Joël Desbougies, de Jean-Marc Chevallier, de Serge Lunal, de Pierre Buraglio, de Philippe Boutibonnes et du théâtre de François Tanguy ?

On comprend ainsi, en ami de Tel Quel, que le poète ait écrit nombre de textes sur le groupe Supports/Surfaces, dont les travaux (Daniel Dezeuze, Marc Devade…) sont propices aux élaborations théoriques : questionner l’espace, la châssis, les traces, l’énergie du geste, le rythme, le matérialisme de la peinture.

A propos du matissien Claude Viallat : « C’est bien pourtant cette ascèse négative qui ouvre au cœur même de l’évidente puissance d’affirmation de l’œuvre, un tempo de perte, une vacillation du sens. »

55_ Roller prigent christian

Christian Prigent © Olivier Roller

Plaisir, dans un autre domaine plastique, de dire, décrire, explorer en critique les sculptures à toucher de Jean-Luc Parant : « Chez Parant, le pathos du toucher du monde va de pair avec le thème de l’accouplement sans pause et de l’appariement amoureux de tout avec tout. De pair aussi avec le transvasement de l’écriture dans la peinture et réciproquement. Chez lui deux fusionne sans cesse en un sur fond d’écrasement mythifié de la distance sexuelle et symbolique. Bien sûr, c’est enchanteur entraînant. Mais qu’y aurait-il au fond, au bout de cette vision ? – sinon l’abandon à la matière stupide, l’idylle avec le monde muet, le sommeil aphasique dans la chair inconsciente. C’est-à-dire quelque chose qui a à voir avec le séduisant vertige de la pulsion de mort. »

A propos de la pratique du graffiti chez Cy Twombly : « C’est sans doute que le dessin de Twombly a effectivement pour objectif, d’abord de vider la scène. »

On lire aussi des réflexions très riches sur cet art roturier qu’est la photographie, « machine à traiter du temps », au sujet des œuvres de Denis Roche et Marc Pataut.

Analysant son portant par Olivier Roller, Prigent pointe « son pouvoir de faire surgir, derrière tout visage représenté, l’autre, irreprésentable, qui le hante. »

Rien de plus intéressant en art que cette confrontation avec la puissance de l’invisible informant le visible, et le face-à-face avec l’impossible. 

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Christian Prigent, La peinture me regarde, Ecrits sur l’art, 1974-2019, L’Atelier contemporain, 2020, 496 pages

Editions L’Atelier Contemporain

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