Kerguelen, des mots et des images, par François Garde et les photographes Bertrand Lesort & Michaël Charavin

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© Michaël Charavin

« Les mystiques se retirent au désert. Les adolescents font leur crise. Les âmes en peine entament une thérapie. Les vaniteux se lancent des défis. Et moi, dans quoi suis-je en train de me lancer ? »

C’est le récit, très bien écrit, par François Garde, haut fonctionnaire, par ailleurs auteur de sept autres ouvrages chez Gallimard (L’Effroi, Petit éloge de l’outre-mer, Roi par effraction, La Position des pôles…) d’une expédition extrême, racontée dans un livre publié en 2018, Marcher à Kerguelen : la traversée de la principale des « Iles de la désolation » à pied, en autonomie totale, dans la pluie, le vent et le froid.

Paraît aujourd’hui sa version augmentée, accompagnée des photographies de deux complices du marcheur, Bertrand Lesort, ancien officier de la Marine nationale, et Michaël Charavin, guide en régions polaires.

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© Michaël Charavin

Nous sommes dans le sud de l’Océan Indien, aux confins des quarantièmes rugissants. 

Des lacs, des étangs, des fjords, de la glace, du basalte, du granit, et une population se limitant à une centaine de personnes dans la station de Port-aux-Français ravitaillée par le Marion Dufresne, et les quelques cabanes éparpillées sur l’archipel.

Un écosystème d’exception, classé au patrimoine mondial de l’humanité, par l’UNESCO le 5 juillet 2019.

L’aventure est rude, physiquement très éprouvante, propice à l’introspection.

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© Michaël Charavin

Pourquoi partir ? Pourquoi souffrir autant ? Pourquoi écrire ? Que reste-t-il de la beauté du monde ?

« Nous ne parlons pas. Nous nous préparons à traverser un néant. »

Les photographies sont saisissantes, montrant des étendues de sables de couleurs différentes, des névés, des nuages, des cormorans.

« En cet instant, deux sentiments se mêlent en moi : la joie, la joie pure d’être là, d’avoir réussi à triompher de tous les obstacles et de revenir ; et la trouille – non pas l’appréhension, la peur, l’inquiétude ou l’angoisse, mais la pétoche, une putain de trouille, une trouille veule, chaude et collante devant ce qui nous attend. »

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© Bertrand Lesort

Un hélicoptère et des roches.

Des falaises, des nuances de brumes.

« Tout d’un coup, le brouillard se déchire, révélant à nos pieds des à-pics de plus de deux cents mètres, une baie profonde et inaccessible. Nous dominons l’anse des Gabiers, abri illusoire pour tout navire, qui, poussé par les vents, finirait drossé sur les rochers. Des colonies de manchots y trouvent refuge. Les précipices de la côte sud de l’anse apparaissent à leur tour, dans des effets de nuées savamment orchestrées. »

Des gorfous macaronis (qui les a nommés ainsi ?).

Des tapis de lichens et des purée de pois.

Coussin rampant de l’azorelle.

Des bivouacs et des nuages ouateux.

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© Bertrand Lesort

Des déjeuners sur l’herbe (des graviers).

Des paysages vierges.

« Nous parcourons une nature inentamée, sans pylônes, sentiers ni clôtures. Nous la restituons telle que nous l’avons très provisoirement reçue, sans rien y ajouter ou retrancher. L’idée de marquer, de griffer, d’arracher ou d’abattre pour commémorer notre passage nous révulse. Aucun cairn par nous dressé n’est venu bavardement souligner un col ou un gué. Notre honneur est de rester furtifs. »

Marche et déraison.

Marche et haute couture.

« Cette traversée : non pas fendre Kerguelen de part en part, comme l’épée d’un chevalier dans le corps pantelant de son ennemi ; mais s’y faufiler, comme une aiguille dans les plis et replis d’un tissu moiré – et si le couturier est habile, rien ne se voit. »

La cheville tiendra-t-elle ? et la tente ? et l’esprit ?

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© Bertrand Lesort

Arrivée aux deux cabanes Fillod de la Mortadelle, le sommeil gagne : « Dehors, la neige tombe dru, le vent hurle. Les bougies éclairent le banquet [les explorateurs y ont découvert de délicieuses victuailles], le radiateur ronfle continûment depuis le matin. La veille cabane en tôle, solidement tenue par des haubans métalliques, tremble, gémit, craque, mais résiste, et je m’enfonce dans mon duvet et dans des rêves de chaleur, heureux comme il est difficile de l’être. »

La traversée dure vingt-cinq jours, racontés, on le lit ici, avec un grand bonheur d’expression, beaucoup de finesse, un don de langue.

Et demandez donc aux skuas, sternes subantarctiques, manchots papous et éléphants de mer ce qu’ils pensent de ces hommes fous avançant dans les averses de grésil, le vent et l’impossible, pour découvrir qu’ici la notion de propriété privée est une aberration, et que seul l’albatros mériterait le titre de notaire.

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François Garde, Marcher à Kerguelen, Gallimard, 2018, 240 pages

Site Gallimard

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Edition augmentée de photographies de Bertrand Lesort et Michaël Charavin, édition Nathalie Bailleux, Nathalie Lefèbvre, Anne-Claire Juramie, direction artistique Anne Lagarrigue, Pascal Guédin, Martin Corbasson, Elise Julienne Grosberg, Gallimard, 2020, 288 pages – 100 illustrations

Bertrand Lesort – site

Michaël Charavin

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Se procurer Marcher à Kerguelen – collection Blanche

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