Le craquement de la machine du monde, par Yannick Haenel, écrivain

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Quand Yannick Haenel avait quarante ans, le 23 septembre 2007, nul ne se doutait qu’à Paris, près de huit ans plus tard, des dessinateurs seraient assassinés, dans leur bureau de travail, par des islamistes radicalisés prétextant le blasphème pour dissimuler leur misère morale et leur besoin de meurtre.

Quand Yannick Haenel avait quarante, dans le train le menant à Manosque pour le festival Les Correspondances, l’auteur des Petits Soldats lisait Le Déserteur, de Jean Giono, « un livre complètement fou, qui s’achève sur le monologue d’un père transmettant l’Apocalypse à son fils et lui racontant ‘le craquement de la machine du monde’. »

L’expression n’est-elle pas parfaite pour désigner ce que nous vivons collectivement depuis plusieurs mois, le sentiment de catastrophe, d’effondrement, de chute sans fin, d’impasse, d’envoûtement ?

Il faudrait écrire pour le temps présent une sorte d’addenda au Livre des morts tibétains, qui nous permettrait de nous diriger dans le labyrinthe du mal.

N’est-ce pas au fond le propos de toute littérature sérieuse ?

En attendant, on peut se souvenir, et même créer de la mémoire.

« Nous approchons d’Avignon [l’écrivain voyage avec son épouse], des champs d’olivier tout secs défilent le long du train, auréolés d’éclats bleus volés à la montagne Sainte-Victoire, qui plus loin là-bas soulève le ciel, avec ses blocs de feu où l’ombre et le jour frissonnent dans un même désir. »

Tout est grâce, flamme douce, éveil.

« Barbara lit Noyau d’olive, un livre d’Erri de Luca sur la révélation biblique. Elle s’est allongée sur la banquette, sa robe bleu pâle s’ouvre en décolleté sur un sillon où j’envoie des baisers. »

Tout est question de voix, d’écoute, de silence partagé.

Le calme règne, la Sainte-Victoire est stable, la vie est un appel.

« Mouvements, phrases – et formes – l’incandescence. Nous avons le feu, et nous ne le perdrons pas. Nous commençons à peine à être ardents. »

On peut être sublimement barbare avec Giono, on peut être sorcier, rêver de lécher la cuisse de sa voisine, de dévorer subitement un cou de cygne.

On peut être une couleur, un cheval vert, un ruisseau de montagne.

« Nous arrivâmes à Manosque. En descendant de l’autocar, nous avions ce sourire qu’on voit aux époux sur les tombeaux étrusques, celui qui fend la bouche de l’Ange de Reims. »

Ces phrases qui ouvrent – n’est-ce pas aussi la définition de la littérature selon l’auteur de Cercle ? -, je les lis dans le recueil de nouvelles Une nuit à Manosque (Gallimard, 2018), livre passé relativement inaperçu, contenant pourtant des lignes d’or, redonnant l’espace, la saveur de l’existant, la joie d’écrire, de composer avec des mots des petites pièces effervescentes.

François Beaune : « Manosque est une ville de pirates en cavale, retranchés pour un temps dans les terres, à se faire oublier, qui scrutent la mer à la longue-vue en attendant de la reprendre. Une île aux trésors enfouis dans un écrin de cocagne. »

Jeanne Benameur : « A Manosque, oui décidément, j’aime bien être une recouche ! »

Arno Bertina : « Je cherche un bar », mais aussi une belle égarée.

Miguel Bonnefoy : « Au loin, le plateau de Meyrargues. Le val était à découvert. La Durance montrait déjà ses tentacules souterrains, liant et déliant ses anneaux bleus entre les plaines de Corbières, courant sous les pinèdes et les sabots des chèvres, charriant des roses solitaires et des écumes jaunes. »

La féérie se poursuit (nom des écrivains ci-dessous), à chacun d’y prendre part, en cherchant les phrases qui lui rendront le monde, comme un vin de vigueur.

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Une nuit à Manosque, recueil de nouvelles – textes de François Beaune, Jeanne Benameur, Arno Bertina, Miguel Bonnefoy, Arnaud Cathrine, Marie Darrieussecq, Julien Delmaire, Patrick Deville, Pierre Ducrozet, René Frégni, Yannick Haenel, Célia Houdart, Philippe Jaenada, Maylis de Kerangal, Nathalie Kuperman, Robert McLiam Wilson, Gaëlle Obliégly, Véronique Ovaldé, Sylvain Prudhomme, Eric Reinhardt, Olivia Rosenthal, Alice Zeniter -, Gallimard, 2018, 128 pages

Site Gallimard

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