Sartre à contretemps, par François Noudelmann, essayiste

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« Vivement la littérature dégagée ! » (Sartre, 1952)

On peut être pour ou contre Sartre, préférer avoir tort avec lui en dénonçant ses excès verbaux – « Tout anticommuniste est un chien. », l’appel au meurtre de la préface des Damnés de la terre, de Frantz Fanon – que raison avec ses détracteurs donneurs de leçons, et bien moins généreux, mais l’on peut aussi, loin de la polémique, tenter de comprendre ses tensions, ses tiraillements, ses déchirements, ses beautés intimes.

Dans son livre de 2008, Le toucher des philosophes, François Noudelmann avait perçu chez Sartre un monde intérieur insoupçonné, un lyrisme contrarié, une besoin de sentimentalisme presque enfantin.

Avec Un tout autre Sartre, l’enquête, très bien écrite, prend de l’ampleur.

Par-delà la morale du contrôle du philosophe génial, sa volonté d’infléchir la courbe de l’Histoire, son devoir d’homme engagé, apparaît un homme aimant les Nocturnes de Chopin, le voyage comme dépaysement, la contemplation, et les flâneries baudelairiennes. 

Il y a chez Sartre un aspect stendhalien ignoré – lire son superbe La Reine Albemarle, ou Le dernier Touriste, édition d’Arlette Elkaïm-Sartre -, masqué par ses combats acharnés, pour l’indépendance algérienne, contre les guerres de Corée, du Vietnam, pour la révolution cubaine, pour la défense élémentaire des droits des ouvriers, des colonisés, des exploités.

Mais, derrière la figure de l’intellectuel à l’envergure internationale ne cessant d’écrire pour dénoncer les injustices et turpitudes de son siècle,  il y a un homme secret, préservé, aimant chanter, rire, faire le pitre, et prendre la poudre d’escampette, de préférence avec ses amies de cœur (Michelle Vian, Arlette Elkaïm, Lena Zonina, Wanda Kosakiewicz, Dolorès Vanetti, Hélène Lassithiotakis…).

François Noudlemann fait le portrait d’un Sartre latéral, différent, insoupçonné, plus multiple encore que nous ne l’imaginions.

L’homme, ambivalent, « s’obligeait à remplir un contrat », à prouver par ses actes la validité de la pensée hégélienne de l’Histoire, jusqu’à l’ennui, jusqu’à l’épuisement, jusqu’aux épisodes de dépression, quand ses rêves se situaient aussi du côté de la contre-allée, de la tangente, des chemins de traverse.

Lui, de la lignée des Schweitzer, marqué par la rigueur morale de son grand-père, aura finalement pu s’écrier : « La politique m’emmerde. »

On connaît son basculement, au moment de la Libération, dans les luttes de son temps et sa solidarité avec les mouvements révolutionnaires.

Mais le marxiste, puis maoïste Sartre construisant avec Simone de Beauvoir sa légende officielle, tout en se bourrant d’amphétamines pour terminer des textes théoriques vécus comme des pensums, désirait également au suprême s’extraire de la gangue des obligations imposées par son statut de conscience mondiale.

Ses correspondances avec ses maîtresses dévoilent un homme amoureux, épris de légèreté, cherchant des chemins d’abandon, loin des missions qui le contraignaient.

A Lena Zonina en 1964 : « Plus rien ne me touche ; mon cœur serait mort sans toi, mon charbon rouge. Même l’Algérie, ça ne m’amuse pas tant d’y aller. »

François Noudelmann pointe ainsi chez l’auteur de L’Etre et le Néant une tension permanente entre « le militant et le troubadour », l’écriture nécessaire (politique) et l’écriture libre, le devoir et le goût de vivre, la responsabilité sur fond de culpabilité et les lignes de fuite.

Refusant d’être propriétaire ou de placer son argent, aimant les palaces et le nomadisme, Sartre fut un adepte des périples sentimentaux, notamment en Italie.

Dans les films de vacances en Super 8 conservés par Arlette Elkaïm, sa fille adoptive et légataire de son œuvre, l’écrivain révèle une personnalité joueuse, gaie, complice, curieuse de tout et sachant apprécier l’instant, loin des angoisses de Roquentin devant le marronnier de La Nausée.

Un homme à la fois ordinaire et contemplatif, écrivant « des milliers de pages de correspondance pour raconter ses voyages », comme s’il souhaitait les faire vivre en direct à ses amantes, prenant un grand plaisir à décrire les paysages et dévoiler ses impressions poétiques.

Il y a un Sartre féminin, et même selon Noudelmann « queer », assumant sa bisexualité psychique, ne craignant pas la sensibilité, l’épanchement, quand le masculin symbolise pour lui l’intellection, la maîtrise, le contrôle des affects.

Un Sartre moins « frigide » que ses conversations avec Simone de Beauvoir ne le laissent accroire, mais désireux d’expérimenter la substance féminine en ses multiples nuances et variations, organisant son emploi du temps pour vivre au maximum ses affinités, donnant à chaque femme de son « gynécée officiel » une part inédite de lui-même.

On le sait, le grand écrivain a rejeté Freud – ce que corrobore l’échec de son aventure scénaristique auprès de John Huston pour un film sur l’inventeur de la psychanalyse -, trouvant trop enfermant, trop schématique, l’élucidation d’un parcours individuel par l’analyse des déterminants parentaux, privilégiant davantage la liberté du choix existentiel capital décidant d’une vie entière (voir son Genet et son Flaubert) ancré dans la « protohistoire du sujet », c’est-à-dire durant son enfance.

S’enorgueillissant presque de ne pas rêver, semblant ainsi se fuir lui-même, Sartre avait pourtant quelquefois l’âme romantique, jouant au piano Beethoven, Schumann et Chopin, non sans emphase.

On peut lire dans Les Carnets de la drôle de guerre ce passage retrouvé par François Noudelmann : « J’enrage de n’être pas poète, d’être si lourdement rivé à la prose. Je voudrais pouvoir créer de ces objets étincelants et absurdes, les poèmes, pareils à un navire dans une bouteille et qui sont comme l’éternité d’un instant. Mais il y a en moi quelque chose de noué, une secrète pudeur, un cynisme trop longuement appris, et puis la disgrâce aussi ; mes sentiments n’ont pas trouvé leur langage, je les sens, j’avance un doigt timide et, dès que je les touche, je les change en prose. »

Un homme, tout homme, tout autre, transparent et opaque, étrange, étranger à lui-même, cherchant, à rebours de sa vie publique, à correspondre à son idiorythmie.

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François Noudelmann, Un tout autre Sartre, essai, Gallimard, 2020, 210 pages

Universitaire et écrivain, biographe émérite de Sartre, Annie Cohen-Solal signe dans la collection Découvertes Gallimard, Sartre, Un penseur pour le XXIe siècle, un portrait en mouvement du prolifique écrivain, philosophe, romancier, dramaturge, critique, journaliste, directeur de revue (Les Temps Modernes, fondée en 1945).

Sa connaissance intime de l’œuvre du dernier Voltaire lui permet, sans aucune cuistrerie, de sortir l’auteur des Mots de son mausolée.

Orphelin de père à quinze mois, élevé par son grand-père pédagogue, et protestant, Jean-Paul Sartre a très tôt trouvé dans l’écriture sa véritable place, voire une permanence du moi au-delà des fluctuations sociales.

Il est Oreste répondant à sa sœur : « J’ai fait mon acte, Electre, et cet acte était bon… » 

Il est cet homme complexe déclarant à Simone de Beauvoir : « Je vous aime et je suis polygame. »

Il est cet anticolonialiste violent déclarant pour Fanon (préface aux Damnés de la terre): « Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes, que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ?… Le Blanc a joui trois mille ans du privilège de voir sans qu’on le voie… Aujourd’hui, ces hommes noirs nous regardent et notre regard rentre dans nos yeux, des torches noires, à leur tour, éclairent le monde et nos têtes blanches ne sont plus que de petits lampions balancés par le vent. »

Il est cet absolu de littérature répondant en 1971 à Benny Lévy le militant, alors que les trois premiers tomes de L’idiot de la famille viennent de paraître : «  Flaubert représente pour moi l’opposé exact de ma propre conception de la littérature : un désengagement total et la recherche d’un idéal formel qui n’est pas du tout le mien […] Flaubert a commencé à me fasciner précisément parce que je voyais en lui, à tous points de vue, le contraire de moi-même. »

Sartre

Annie Cohen-Solal, Sartre, Un penseur pour le XXIe siècle, Découvertes Gallimard, 2020, 160 pages – 180 illustrations

Jean-Paul Sartre – site Gallimard

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