André Pieyre de Mandiargues, voyeur d’art, par Alexandre Castant et Iwona Tokarska-Castant

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Fixed in No-Time, 2012 (original en couleur) © Kourtney Roy

« Peluche grenat comme si elle avait été teinte d’un ruisseau d’abattoir, sofa aux ressorts rompus, coussin grumeleux, plateaux de cuivre oxydé, tapis râpé, odeur d’anis, de café turc et d’huile chaude, c’est un bar de Salonique qui s’est édifié à partir des matériaux laissés en vrac dans sa mémoire, et il regarde les miroirs du plafond avec un certain intérêt, car les épaules et la gorge de quelques filles y paraissent en une perspective verticale qui est, sinon plus attrayante, au moins plus révélatrice et plus inattendue que ce qui s’offrirait à une observation directe. » ( André Pieyre de Madiargues, « Le Théâtre de Pornopapas », in Porte dévergondée, Gallimard, 1965)

La scène se passe dans un ascenseur du métro de Lille, j’ai vingt ans.

Un homme me regarde fixement, ouvre son manteau, en sort un objet mauve.

C’est un livre d’art.

– Il va te plaire, je te le vends, 5 francs.

Il s’agit du livre de José Pierre, Le belvédère de Mandiargues, publié par Artcurial et Editions Adam Biro en 1990.

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André Pieyre de Mandiargues sur la plage de Tecolutla, Veracruz, Mexique, 1958 © Bona Pieye de Mandiargues

Je le feuillette à peine, il me plaît, je l’achète, et me retrouve quelques instants plus tard dans la rue accompagné par l’un des esprits les plus fins du siècle, André Pieyre de Mandiargues (1909-1991), poète, conteur, romancier, « voyeur d’art », ami des artistes et des petites filles criminelles.

Quelques années plus tard, à Roubaix, une amie se propose de me vendre une lithographie de Bona, sa sublime épouse. Bien entendu, je ne refuse pas.

Je commence à rassembler des pièces à conviction dans une époque qui sombre.

Oui, il fut possible de voir, d’écrire, de penser, d’aimer comme cela.

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R., amorce, 2009 (original en couleur) © Nicolas Comment

Non, l’esprit du surréalisme n’est pas mort, qui est dépassement des fausses antinomies, croyance dans le pouvoir des rêves et des associations libres, dévoilement, vision, voyance, manière de vivre et de regarder.

Vous nous imposez le faux, nous vous répondrons Max Ernst, Henri Cartier-Bresson, Alberto Savinio, Jean Dubuffet, Joan Miró, Henri Michaux, Gaudi, Aubrey Beardsley, Auguste Renoir, Alberto Burri, André Breton, Domenico Gnoli, Giorgio De Chirico, Léonor Fini, Filipp De Pisis, Giorgio Morandi, Balthus, Meret Oppenheim, Ljuba, Jean Fautrier, André Masson, Jean Arp, Paul Klee, Victor Brauner, René Magritte, Wifredo Lam, Leonora Carrington, Augustin Lesage, Man Ray, Marcel Duchamp, Jean-Jacques Lebel, Germaine Richier, Fred Deux, Nicolas de Staël, Pierre Bettencourt, Corneille, Toyen, Antonio Segui, Antoni Tàpies, Hans Bellmer, Unica Zürn, Pablo Picasso, Pierre Alechinsky, Enrico Baj.       

Aussi, quel plaisir aujourd’hui de lire un nouvel ouvrage à la couverture mauve, Visions de Mandiargues, par Alexandre Castant et Iwona Tokarska-Castant, publié par Filigranes Editions, en prélude à un colloque devant avoir lieu cet été à Cerisy.

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Villa Giulia, Rome, 1980 © Bernard Plossu

Accompagné de photographies de Erik Bullot, Florence Chevallier, Nicolas Comment, Sara Imloul, Gérard Macé, Françoise Nunez, Muriel Pic, Bona Pieyre de Mandiargues, Bernard Plossu et Kourtney Roy, cet essai est un portrait de l’auteur de La Marge (prix Goncourt 1967) par ses contemporains, écrivains (André Breton, Alejandra Pizarnik, William Burroughs), plasticiens (Leonor Fini, René Magritte, Wifredo Lam), photographes (Henri Cartier-Bresson, Man Ray), cinéastes (Antonioni, Borowczyk, Nelly Kaplan), mais aussi artistes d’aujourd’hui travaillant la question de l’image et des vertiges de la représentation.

Sensible à la modernité comme aux expériences de l’avant-garde, Mandiargues n’a en effet cessé de côtoyer avec passion peintres et écrivains, créateurs d’images et de langages nouveaux – d’images par des langages nouveaux, et de langages nouveaux par les images.

Il y a chez Mandiargues, amoureux de l’Italie et des chats aux yeux pers, des théâtres de cruauté et des extases étranges, un baroquisme permanent, plus contenu que débondé, mais constamment à l’œuvre dans la mise en scène des reflets, des miroirs, des regards, de l’inconnaissable du désir, et dans ce que les auteurs appellent avec bonheur « la fusion paradisiaque des contraires », les jardins de Bomarzo, au nord du Latium, symbolisant de façon exemplaire l’imaginaire géographique mandiarguien.

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Les Désordres de la bibliothèque, 2010 (original en couleur) © Muriel Pic

Le naturel épouse l’artificiel, l’informant, l’inquiétant, le déplaçant, entre nudité et mort, mal et sauvegarde.

Les signes sont doubles, ouverts, fissurés, jamais fixés, ainsi que les images que crée et poursuit le poète, entre nominalisme et somnambulisme intégraux.

« Je remarquais, écrit-il dans « Le passage Pommeraye » (in Le Musée noir), et je retenais, avec une sorte d’avidité frénétique, aussi douloureuse que cette exaltation de la vue qui accompagne souvent les névralgies faciales, tous les objets, toutes les pancartes, toutes les inscriptions dans les vitrines de toutes les boutiques. […] Plus loin, ce fut un magasin de bandagiste, comme il s’en trouve dans presque tous les passages, qui m’accabla de corsets orthopédiques, de ceintures médicales, d’appareils herniaires, de cancers de Galien, d’éperviers pour les plaies du nez, de tétonnières pour les seins, de gantelets, de pelotes, de suspensoirs et de bas à varices. Enfin, et juste avant de sortir dans la rue de la Fosse, je vis la devanture d’un armurier dont il me fallut bien lire le nom sur la vitre, par-dessus les pistolets automatiques trapus, les fusils luisants et gras. L’armurier, c’est la dernière bulle qui s’échappe fragilement du passage Pommeraye, s’appelle Brichet. »

Bien entendu, le thème du passage, si cher aux surréalistes comme à Walter Benjamin, est ici métaphorique de la poétique d’André Pieyre de Mandiargue, développant ses visions dans une sorte d’érotique de l’ésotérisme.

le miroir aux poissons, passages. prix levallois 2019 ©saraimloul

Le miroir aux poissons, 2015 © Sara Imloul

Sommes-nous certains d’être là où nous sommes ?

Où résidons-nous vraiment lors que les noces du soleil et de l’ombre ne cessent d’avoir lieu ?

Le sang coule, le sexe est une tension irrésolue, nous vivons dans un trompe-l’œil, et dans les trames d’un texte dont nous ignorons le contenu.

Nous déambulons, rampons, nous métamorphosons, nous dévêtissons parmi les tombes.

Hypotexte, palimpseste, intertextualité, humour, goût de l’androgynie et des anamorphoses sont des marques de la stylistique et de l’imaginaire mandiarguiens relevées avec beaucoup de justesse par Alexandre et Iwona Torkarska-Castant.

« Quant au sado-masochisme, écrit Mandiargues dans Un Saturne gai, que j’ai toujours regardé comme un des meilleurs instruments de la littérature et l’un des plus puissants générateurs d’émotions dont l’écrivain dispose, à l’exemple de Balzac ou de Flaubert, n’a-t-il pas en outre l’avantage d’effacer ou plutôt de confondre les sexes ? Il me semble que oui, et que mon meilleur bonheur, qui me donne la preuve du succès ou de la réussite de mon écriture, est quand je ne sais plus du tout qui ou ce que je suis en écrivant. »

On peut se demander de quel temps est véritablement Mandiargues, dont la force est d’en abolir la notion pour le vaste domaine d’une textualité infinie, comme on évoque un engendrement de cellules, ou un corps de poussière promis à la réincarnation la plus saugrenue qui soit.

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Alexandre Castant et Iwona Tokarska-Castant, Visions de Mandiargues, Modernité, avant-garde, expériences, Editions Filigranes, 2020, 192 pages – avec des photographies de Erik Bullot, Florence Chevallier, Nicolas Comment, Sara Imloul, Gérard Macé, Françoise Nunez, Muriel Pic, Bona Pieyre de Mandiargues, Bernard Plossu et Kourtney Roy

Filigranes Editions

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Chennai, 1994 © Françoise Nunez

Les auteurs codirigeront avec Pierre Taminiaux, au Centre Culturel International de Cerisy, le colloque Mandiargues : Ecrire entre les arts, du 11 au 18 août 2021

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