La NRF, Jérusalem céleste, par Jacques Réda, poète, rédacteur en chef

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En lisant avec attention l’excellent recueil d’entretiens avec des écrivains publié par la revue La Femelle du Requin, Vertiges de la lenteur, un propos de Pierre Michon m’a saisi : « La poésie ne se vend plus. C’est ce que disait Réda, un des plus grands écrivains de notre temps, qui vend au plus trois mille exemplaires. Vous devriez faire beaucoup de publicité pour Réda. »

L’occasion m’en est aujourd’hui donnée, avec la parution de Le Fond de l’air, chroniques de la NRF du poète, qui dirigea, à son grand étonnement, cette revue historique de 1987 à 1995, succédant à Georges Lambrichs, ayant officié pendant dix ans à la tête de cette véritable institution des lettres françaises alors mensuelle.

« Le mérite de son éditeur est d’avoir maintenu jusqu’à nos jours cet organe qui, sans doctrine ni parti pris, témoigne pour l’indépendance et le désintéressement des Lettres. C’est ainsi que j’interprète aussi le signe fameux : Nous Restons Fidèles. »

Dans ses chroniques, Jacques Réda se montre curieux de tout, ouvert à tout, dans une grande sensibilité aux motifs de son époque, célébrant au passage les écrivains qu’il admire (Jean Grosjean, Valery Larbaud, Henri Thomas) : la mer d’Aral, la couche d’ozone, le désarmement, le phonographe, la réforme de l’orthographe, la toponymie, la question cynégétique…

Ayant été chroniqueur de jazz, l’auteur d’Amen connaît la musique – il fut aussi gardien de buts au football -, compose ses textes avec beaucoup de swing, d’alacrité, et une sorte de pessimisme joyeux.

« La tour Eiffel est un signe de notre barbarie, à l’état presque pur. »

Ou : « Je tiens à exprimer toute la répulsion que j’éprouve pour le système qu’on a adopté, afin qu’aucune partie de coupe ne se termine pas un résultat nul. Il s’agit du système des tirs au but, c’est-à-dire des séries criminelles de coups de pied arrêtés qui s’expédient à partir du point de penalty, et que l’on remplacerait aussi bien par des tirs à la carabine. »

La situation de la poésie est une préoccupation constante, comme celle du langage, de son état, de son délabrement.

« On nous demande quelquefois (souvent) : comment faut-il écrire ? C’est une embarrassante question. Peut-être doit-on écrire à la fois comme tout le monde et comme personne, si l’on en croit beaucoup d’exemples fameux. Ajoutons que ce doit être  une affaire de patience et de magie. La patience ne tient qu’à nous. La magie nous échappe. Mais le contraire se rencontre aussi : écrivains magiques, impatients. Mais qui ne s’imagine pas un peu magique, dépositaire de la gratia gratis data dont parle Claudel ? »

Aux professionnels de la profession, Jacques Réda préfèrent les vrais amateurs, les adeptes de la CB (cibi), les terrains de sport ensauvagés, la déraison raisonnable, les paysages lentement établis et les lapins de Roissy.

Page 98 : « Je me demande si j’ai vu quelque chose de plus intéressant, l’été dernier, qu’une chenille. »

En cette formule brillante et drôle réside tout l’art de Jacques Réda, dont le regard ironique n’est pas d’un antimoderne, mais d’un inactuel savourant la joie du décalage.

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Jacques Réda, Le Fonds de l’air, Chroniques de la NRF, 1988-1995, avant-propos de l’auteur, Gallimard, 2020n 128 pages

Jacques Réda – site Gallimard

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Vertiges de la lenteur [la Femelle du Requin], photographies Jean-Luc Bertini, entretiens avec Gabriela Adamesteanu, Russel Banks, John Banville, John Burnside, Patrick Chamoiseau, Lidia Jorge, Georges-Arthur Goldschmidt, Claude Louis-Combet, Juan Marsé, François Maspero, Pierre Michon, Richard Morgiève, Antonio Munoz Molina, Leonardo Padura, Olivier Rolin, Jean Rouaud, Jacques Roubaud, Antonio Tabucchi, Enrique Villa-Matas, Antoine Volodine, illustration de couverture Boll, maquette Pauline Menguy, Juliette Maroni & Oskar, Le Tripode, 2015, 330 pages

La Femelle du Requin

Editions Le Tripode

Jean-Luc Bertini – site

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Se procurer Le Fond de l’air

Se procurer Vertiges de la lenteur

 

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