Je vivais, je vis, nous vivons, une insurrectrice créatrice, par Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil

Image 1

@Franck Landron et Valentin Bardawil

« Je suis tellement ruiné que je n’ai plus mon honneur. / Je suis tellement dépouillé que je n’ai plus que ma conscience pour projeter un ailleurs. / Je suis tellement désolé que seul mon espoir me fait avancer. / Voilà qui je suis : un exilé, et une frontière ne m’arrêtera pas. »

Il y a des événements silencieux, dont la puissance de répercussion ne se mesure pas à leur réception immédiate.

Image 2

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Si l’affolement pandémique mondial a trouvé avec Antoine d’Agata un artiste capable d’y répondre en actes de vision (la série Virus), il se pourrait bien qu’une performance ayant eu lieu quelques jours avant le premier confinement, le 14 mars 2020 au Vent se lève ! à Paris, ait été une preuve irréfutable de possibilité d’en-commun (Achille Mbembe), avant que ne se déchaîne la logique de la séparation des corps et d’envoûtement des esprits.

 Six jeunes réfugiés, acteurs du Good Chance Theatre (théâtre itinérant créé en 2015 par deux dramaturges britanniques), ont en effet donné corps à une performance, Quand des histoires d’exil se rencontrent…, alliant projection d’images – le triptyque photographique EXILS / REMINISCENCES, de Christine Delory-Momberger, en-quête, à partir d’images rescapées, sur une mémoire familiale hantée par la Shoah – musiques et voix, les acteurs associant leurs propres histoires d’errance à celle d’une auteure inscrivant son travail dans les nouvelles écritures documentaires mêlant archives et intimité.

Image 3

@Franck Landron et Valentin Bardawil

« Ils sont tchadien, soudanais, turc, algérienne, afghan, précisent à l’orée de leur livre, Insurrection créatrice, Christine Delory-Momberger et Valentin Bardawil, et leurs récits s’entrecroisent avec les voix off, en français et en allemand, qui accompagnent les images et qui disent l’exil, le froid, l’hiver dans une Europe traversée par les guerres, la faim, l’effroi. Sur la scène et sur l’écran, il est question d’absences, de morts, de disparus, de souvenirs qui restent et de ceux que l’on n’a plus ou que l’on n’ose plus avoir, mais aussi de réminiscences salvatrices, de vie et d’espoir. Vers la fin de la performance, la photographe rejoint la scène et entre physiquement dans le jeu – dans l’histoire – des acteurs migrants, comme ils sont entrés par le geste et la voix dans ses images. »

Ils se nomment Souleyman, Mazin, Arafat, Cemil, Asmaa et Malang, sont à la fois eux-mêmes et le monde, l’altérité, les effets de la violence biopolitique menant, malgré tout, à la rencontre de destins.

Image 4

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Par l’émotion partagée durant la performance, entre acteurs, mais aussi avec les spectateurs, se créent probablement les linéaments d’une démocratie sensible (Michaël Foessel / Jacques Rancière) dont il faut espérer qu’elle surgisse de plus en plus souvent dans les fraternités rassemblées au-delà des pouvoirs de coercition des gouvernants peu enclins à la favoriser.

Sur scène s’est donc créée une « utopie concrète », une forme sensible permettant d’offrir un lieu de cristallisation, de paix et de réinvention, à des hommes et femmes déracinés, bousculés, heurtés, blessés par l’Histoire.

image 5

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Un groupe, des fantômes, des langues, des poèmes.

Insurrection créatrice revient, comme un ancrage, en images et mots, sur le déroulé de la performance vécue comme présence dans la métamorphose intime (Emmanuele Coccia) d’un itinéraire individuel en geste épique collectif.

image 6

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Mais, de façon plus qu’inattendue, dans un débordement de la scène sur le théâtre de la vie, Valentin Bardawil est le témoin d’un autre événement majeur, quoique tout aussi secret : un tableau acheté dans une brocante se met soudain à lui parler, lui disant : « Je suis une lettre hébraïque. », précisément la neuvième lettre de l’alphabet hébreu, la mystérieuse lettre Teith dont Annick de Souzenelle a fait l’analyse, dans un vidéo disponible sur YouTube, évoquant la dialectique de l’accompli et de l’inaccompli, engageant peut-être à comprendre la signification profonde du « virus auto-couronné » (lire mon entretien avec Valentin Retz à ce propos) venu semer le chaos dans les certitudes mondialisées.

Un tableau parle, des images parlent, des exilés parlent : tout ici est question d’échos, de résonances, et d’une tonalité première, tout à la fois rassembleuse et créatrice.

image 8

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Trois jours avant la performance, Christine Delory-Momberger perd sa mère, la sidération croisant la transmission dans un mystère fondamental concernant le principe même de vie.  

Décision est prise de continuer, continuer encore, de répondre au dés-astre par la création, de mettre en pratique la poétique de l’insurrection, et d’en observer les effets sur la réalité.

Il y a des liens cachés, des tissages secrets, des annonciations voilées, des synchronicités qui s’ignorent, un mandala de miroirs.

image 9

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Chaque médium agit véritablement comme un révélateur : la photographie, le théâtre, le poème.

Alors que tout fermait, des acteurs, sur scène, créaient des points d’ouverture et de jonction.

« Cette création, confie Valentin Bardawil, nous avait changé, mais il apparaissait qu’elle avait changé aussi le monde qui nous entourait. »

Voilà pourquoi l’art est essentiel, qu’il ne faut surtout pas fermer les théâtres, les universités et les lieux où le sens s’élabore collectivement, dans la traversée des histoires de chacun.

Image 10

@Franck Landron et Valentin Bardawil

Cemil, comédien, témoigne : « j’ai entendu dans ma tête le cri froid du passé. J’ai senti dans mes os la brutalité du temps, le silence nous enveloppant comme un ennemi invisible. Quand nous sommes montés sur scène, les photos m’appelaient comme si elles me montraient des directions, un chemin qui allait du passé au présent vers le futur, m’indiquant que nous ne sommes maîtres de rien, ni personne. Cette performance est une des expériences les plus importantes de ma vie, elle m’a fait comprendre que nous sommes des figures du silence. La poésie française et allemande qui résonnait m’a aidé à dissoudre un peu plus les limites de mon moi. »

Insurrection, résurrection, en-vie.

François Meyronnis est plus clair encore : parfois « l’art devient une branche de la prophétie… »

Insurrection créatrice est un livre très singulier, rare, et d’espoir.

008384822

Christine Delory-Momberger & Valentin Bardawil, Insurrection créatrice, postface de François Meyronnis, Arnaud Bizalion éditeur, 2020, 100 pages

Arnaud Bizalion Editeur

Christine Delory-Momberger – site

Valentin Bardawil – site

Photo Docs.

logo_light_with_bg

Se procurer Insurrection créatrice

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s