Eve s’échappe, par Hélène Cixous, écrivain

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« moi je suis toujours partie avant d’être expulsée dit ma mère, je suis libre. »

On le sait, mais on n’en prend pas suffisamment la mesure, Hélène Cixous est un écrivain majeur, auteur d’une œuvre déjà considérable, à laquelle l’Académie Nobel a sûrement déjà commencé à penser.

Sont parus conjointement chez Gallimard deux livres, le récit hanté Ruines bien rangées, et trois années du séminaire (rentrée 2001 – juin 2004) que donne depuis près de cinquante ans l’amie de Jacques Derrida, intitulé Lettres de fuite, réflexion sur la littérature, la mort, la guerre, mais aussi l’amour, la beauté, la vie.

Ce livre de près de mille deux cents pages est une mine d’or, il va m’occuper longtemps.

Ruines bien rangées est un titre très beau, qui dit l’effort d’arrangement, d’organisation, de mise en ordre, quand tout fuit, tout échappe, et que tout fait retour de façon inattendue, par fragments ou totalités trouées.

Voici ce que pourrait être une mémoire officielle, ruines de l’être, édifice de raison.

Dans ses retours à Osnabrück, en Basse-Saxe, où vécut sa mère Eve, ayant décidé d’en partir en 1928, alors que la jolie ville devenait impitoyablement nazie, Hélène Cixous n’est jamais seule, accompagnée de fantômes, de chair ou d’esprit, membres de sa famille proche, figures historiques, anonymes assassinés.

Les temps se mêlent, le présent, le passé, les passés.

La vieille synagogue est devenue « une montagne foudroyée », une orang-outang persécutée, martyrisée, exécutée, dans les rues de la ville proprette.

On ne sait jamais trop où commence un livre, dans une rue, devant une façade, dans une cuisine, mais, une fois les mots lancés, les lieux, les dates, les noms, ceux de l’écrivain de dissémination s’engendrent naturellement d’eux-mêmes, Ruines bien rangées étant notamment précédé de Osnabrück (Editions des femmes, 1999) et Gare d’Osnabrück à Jérusalem (Galilée, 2016).

Les livres commencent, ont déjà commencé, s’évadant de leurs lieux de naissance, de leur auteur même.

Osnabrück est un rêve, un hyperrêve, une fiction, une mémoire se déplaçant sans cesse.

Ruines bien rangées est un hommage à la mère, décédée, toujours-là, dans un dialogue permanent, et au lieu de son premier grand départ.

« Au temps d’Osnabrück, ma mère n’était pas encore sage-femme, elle n’en avait aucune idée. Plus tard : c’est venu. Une passion. Une passion algérienne selon moi. A Osnabrück, on jette cent vingt-sept sages-femmes à l’eau on attache le gros orteil gauche au pouce droit encore en 1641 la chose-corps a la forme d’un sac à dos avec une tête, on roule la chose et elle tombe lourdement dans l’eau, si elle coule à pic c’est qu’elle est innocente, si elle remonte à la surface, c’est impossible sauf avec l’aide du diable, c’est donc qu’elle est coupable. »

La belle Osnabrück est aussi un cauchemar, une rivière de sang.

L’écriture se fait fleuve, limon et affluents, étoffe bleue et noire couverte de silex et de cris.

Que peut le chant du poète ?

Que peut le hazzan de la synagogue ?

Que peuvent les retours ?

« C’est la troisième première fois que je viens dans cette ville qui n’est pas seulement une ville. Voilà une ville où tu n’arrêtes pas de venir-pour-la-première fois, me dis-je, et il n’y en a pas d’autre. Autrefois c’était la ville-où-je-n’irai-jamais. Pour ma mère Osnabrück n’existe plus. C’est comme la maison Jonas Nikolaiort 2 au lieu de laquelle s’agite Dein Alex [un bar-restaurant], s’agite et ne se doute pas qu’il danse sur une tombe bombardée et totalement effacée. Mais quand même ma mère est revenue ou venue à Osnabrück, une seule fois, alors qu’elle n’est pas revenue à Alger et ne sera jamais revenue à Alger même en rêve. Ce qui est surprenant c’est qu’elle revenait souvent à Barberousse [prison d’Alger où  Eve fut incarcérée en 1962] en vision, rêve, évocation, hallucination comme si la prison n’était pas Alger, la prison on ne la lui a pas prise, elle l’a gardée. »

Parce que Barberousse « a quelque chose de franc », quand Osnabrück est double, duplice, doucereuse : c’est un filet, une broyeuse, le début des ténèbres.

Une ville où l’on brûle, les sorcières, les Juifs.

L’écriture rassemble, se souvient, tisse.

On est une Allemande, une Française, et l’on n’est plus rien quand le statut des juifs est promulgué, gagnant Oran.

Il y a les Français Crémieux, et les autres.

« A Oran comme à Osnabrück je sens mes années pleines de colères mortes remonter les rues, mortes à la naissance, abattues dès qu’elles sortent de la maison, sur les trottoirs des oiseaux morts comme des cris indignés sont projetés en vain sur les airs vitrifiés. »

Page 73 apparaît la photographie de l’ancienne synagogue, brûlée dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, un mémorial de pierres blondes empilées, une croix de David, quatre tablettes : « Comme des poules les ruines bien rangées dans leur cage à moellons. »

Et page 83, la « fantôgraphie » de femmes rescapées, amies de classe de la jeune Eve Klein.

Une mère, née en 1910 ? « A la fin de son récit elle me faisait penser à une tortue à laquelle on a volé sa carapace. »

Pour voir le monde, y comprendre un peu quelque chose, il faut une tour, comme pour Montaigne, figure récurrente, amer du livre, un lieu de vision, une page, et déranger soigneusement le contenu des valises mémorielles.

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Hélène Cixous, Ruines bien rangées, Gallimard, 2020, 156 pages

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Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaires 2001-2004, édition de Marta Segarra, Gallimard, 2020, 1192 pages

Hélène Cixous – site Gallimard

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