Le point d’amour, par Nathalie Léger, écrivain

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« Longtemps avant, dans l’évidence de la rencontre, nous nous étions dit : c’est toi, tel, ce que tu es, toi, toi dont chaque détail s’appelle de ton nom. Ce monde en détails. Toi. N’en revenant pas. Tel. Prononcé dans la plénitude. »

Suivant l’azur, de Nathalie Léger, est un titre mallarméen.

Le poète perdit son fils, Anatole, à huit ans, qui donna plus de fermeté encore au Livre s’édifiant sur l’absence et le manque originel.

Ecrivant aussi à partir de la disparition, de son aimé, le dramaturge Jean-Loup Rivière, l’auteure de La Robe Blanche (P.O.L., 2018) a composé un chant de peine, bref récit tremblé, avançant « dans le souvenir comme un soldat dans la boue ».

Pour dire l’impossible, il faut trouver un pronom, comme Jan Karski s’exprimant à la troisième personne dans Shoah.

Ce sera le on, disant, pour ne pas laisser seul le je, « une annonciation à l’envers », défaisant, dans la folie de la perte, la forme d’un très bel amour.

Quelqu’un meurt, et nous n’avons pas le mode d’emploi pour l’accompagner, le sauver peut-être.

On peut relire Le livre des morts tibétains, mais c’est trop tard, presque toujours, et nous ne vivons pas dans ces hauteurs.

« L’amour, c’est le point, toi et moi secrètement lovés dans cette minuscule circonférence de mots. Maintenant les points se superposent, il n’en reste plus qu’un, opaque, trop dense, hurlant, trop dur, trop dur. »

Suivant l’azur se lit pas à pas, dans le souffle et les difficultés de son auteure, dans la conscience extrême que chaque mot, chaque rythme, chaque choix stylistique, chaque phrase, est une façon de dire la perte en la repoussant.

Il faut trouver un chemin pour percer le silence, se faire entendre de l’autre côté de la fine cloison, porte si lourde séparant désormais les amants.

Le vide a gagné l’espace, aspirant le cœur.

On sait et l’on ne sait pas que ce premier signe, dans l’œil, sur la peau, dans le geste, annonce une terrible sentence.

Il faut tenir, pour l’autre, parti si loin.

« L’avant-dernier matin, il est sorti du sommeil et il a dit, J’ai peur. Implosion sourde au milieu exact de tout ce qui est. J’ai pris très doucement sa main tout en cherchant les mots. Je voulais laver et panser l’horrible blessure de sa peur – on ne peut faire qu’avec des mots. Je les ai cherchés, et je n’ai pas su les trouver. Le sens d’une vie ne tient pourtant qu’à ça. Que les mots soient dits. La voilà, la trahison. C’était le dernier abri qui nous restait, et je n’ai pas su trouver les mots. »

Parfois, un trait de lumière, le bougé d’un voile, un bruit, un trou dans le silence, le font reparaître, un peu, très peu, trop peu, comme une main tendue, s’évaporant.

« Un film existe. Une pellicule a capté une minuscule partie de toi. Tu as trente-cinq ans, tu es d’un charme fou, rayonnant de beauté, tu es assis sous un parasol rouge dans le chant des cigales, ce ne sont que quelques minutes dans le film de ton ami Raoul Ruiz. Le film s’appelle La Présence réelle. Je le découvre par hasard. Stupeur. Un peu de ta présence. Tout est immobile. Tu es là. C’est faux ici, j’y consens. »

Que voient les morts ?

Qu’essaient-ils de nous dire ?

D’où viennent les larmes ?

Qu’en pensent les philosophes ? Et la littérature ? Et les saints ?

« Je ne suis pas folle. Il est pourtant si difficile d’être seule dans cette maison qu’il faut parfois que je te représente. »

Il faut inventer des mises en scène, des parades, des spectacles furtifs.

Faut-il parler au passé ? Oui, pour les autres, par pudeur, par discrétion, pour ne pas gêner, mais pas en soi.

Ecrire un livre pour attraper une âme errante.

« Mon corps a vieilli d’un coup. Ce qui se tenait à peu près s’est défait. »

Il faut les bras de l’aimé pour ne pas tomber.

Un livre pour suivre l’azur.

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Nathalie Léger, Suivant l’azur, P.O.L., 2020, 76 pages

Editions P.O.L. – Nathalie Léger

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