Morale du cinéma documentaire, par Jean-Louis Comolli, cinéaste, critique, essayiste

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« Je n’oublie jamais que celles et ceux qui sont dans la salle obscure sont mes alter ego, au même titre que celles et ceux que j’ai filmés. »

Il y a menace sur le cinéma documentaire, parce qu’il y a menace sur la pensée par la standardisation des productions visuelles.

Inspiré pour son titre du pamphlet de François Truffaut, Une certaine tendance du cinéma français (1954), inaugurant l’ère de la Nouvelle Vague contre la ronronnante Qualité français, Une certaine tendance du cinéma documentaire est un texte d’indignation écrit par un cinéaste, essayiste (septième opus chez Verdier) et critique (rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma de 1965 à 1973), Jean-Louis Comolli, croyant en la singularité et au collectif, contre la logique du mépris dominant aujourd’hui un cinéma faisant peu de cas de l’intelligence du spectateur.

 Qu’aime-t-on lorsque l’on aime le cinéma et que l’on persiste à lui préférer la lucarne – ou cage – de sa télévision, de son ordinateur ou de son Smartphone ?

Une tension entre illusion (le film) et non-illusion (la salle, peuplée d’inconnus).

La vie plus grande que la vie, une dimension de mythe originel.

Un goût pour l’altérité, la relation, la rencontre : ouvrir en soi des contradictions parce qu’il y a de l’autre, sur l’écran, dans la salle.

Un besoin de corps (signifiant politique), et non de virtuel, ce à quoi nous conduit de façon accrue l’actuelle situation pandémique.

« Partage de dignité », un bon film documentaire relève toujours d’un principe d’égalité entre le regardant et le regardé, loin de toute volonté de créer un surplomb, une maîtrise plus ou moins ironique envers les « petits » représentés.

« La place du regard-spectateur dans le cinéma « documentaire » est, davantage que dans le cinéma de « fiction », exposée à subir l’effet moral des situations et des récits filmés. »

Ayant filmé un entretien avec Nicolas Philibert, auteur notamment du film à succès Être et avoir (2002), Jean-Louis Comolli s’interroge sur les raisons ayant poussé les responsables du festival de films documentaires Cinéma du réel à recaler son œuvre, parce que, notamment, l’on n’y aurait appris « rien de neuf ».

La parole filmée ferait-elle peur parce qu’elle serait ici pensante ?

Les paradigmes de l’action (stimuli pour être-réflexe) à tout prix et de la nouveauté obligatoire (survendue) n’interdiraient-ils pas d’autres voies ?

« Nous nous sommes retrouvés, Philibert et moi, sur ce terrain d’une approche du cinéma documentaire comme école du spectateur. Il s’agissait d’associer spectatrices et spectateurs à notre conversation, qu’ils avancent avec elle. C’est pourquoi j’ai choisi de filmer la relation même entre nous par des travellings situant les deux locuteurs dans un seul espace (un jardin) et dans un seul temps (la conversation). »

Le monde est aujourd’hui blessé, si ce n’est disparaissant, dont il s’agit peut-être de défendre la substance même.

« Pendant des décennies, il arrivait au cinéma de transfigurer le monde, aujourd’hui il le répare. »

Ici les analyses de Günther Anders sur l’obsolescence de l’homme consonnent davantage avec les propos de Paul Valéry sur la crise de l’intelligence que ceux de Karl Marx : « C’en est arrivé, écrit l’époux de la philosophe Hannah Arendt, à un tel point que je voudrais déclarer que je suis un ‘conservateur’ en matière d’ontologie, car ce qui importe aujourd’hui, pour la première fois, c’est de conserver le monde absolument comme il est. »

Il faut sauver la durée contre la frénésie spectaculaire, le temps long de l’élaboration contre la tyrannie d’un présentisme aveugle.  

La grâce du documentaire est quelquefois aussi de filmer ce qui échappe, « une violente beauté » née d’une « effraction » : « Dans les films de Philibert, dans tant d’autres aussi, la résistance du monde réel vient brouiller les cartes, fissurer, fracturer. Et ça fait du bien. »

Le cinéma documentaire parvenant à se dégager des exigences du capital s’intéresse à l’humain, pas aux gagnants, ni à des publics spécifiques choisis, susceptibles a priori d’apprécier tel ou tel univers socio-culturel, l’auteur de Marseille contre Marseille (œuvre au long cours) dénonçant la logique d’ « individuation des publics ».  

Il propose une vision du monde, à la fois ferme, fragile et humble – le doute est son principe – dans laquelle évoluent des êtres respectés pour ce qu’ils sont, quelle que soit leur position hiérarchique.

Contre les cyniques du marché, Une certaine tendance du cinéma documentaire est un éloge de la délicatesse, de la dignité de chaque personne représentée, d’une politique sans raillerie des subjectivités réunies et de la parole vivante.

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Jean-Louis Comolli, Une certaine tendance du cinéma documentaire, Verdier, 2021, 92 pages

Editions Verdier

Dziga Vertov
Dziga Vertov at the shooting of the documentary ‘World Without Game’ – 1925

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