Conter Jules Verne en vers justifiés, par Florence Trocmé, poète

le

unnamed (2)

Pour bien saisir la portée poétique du livre de Florence Trocmé, P’tit Bonhomme de chemin (LansKine), il convient de faire un point sur le vers justifié, puisque telle est ici la forme appliquée dans la réécriture d’un texte méconnu de Jules Verne, P’tit Bonhomme, paru en 1893.

« Il s’agit, écrit Patrice Houzeau en 2008 – sûrement un ami du grand Ivar Ch’Vavar – de composer des textes poétiques en ne mettant plus l’accent sur le rythme, la rime et le nombre de syllabes, mais sur le nombre de signes contenus dans chaque vers – y compris les espaces. »

On doit la paternité de cette invention au poète Lucien Suel, dont le livre La Justification de l’Abbé Lemire, poème en quarante-deux épisodes, avec quatre photographies de Josiane Suel (éditions Mihàly, 1998), est considéré en cette contrainte comme un chef d’œuvre.

Il y a ici du jeu, des trouvailles, de l’allégresse, des tissages nouveaux.

Enfant irlandais abandonné, P’tit Bonhomme a une vie cabossée, passant d’un montreur de marionnettes qui l’exploite à une jeune comédienne extravagante, qui l’abandonne de nouveau, puis à une famille de braves agriculteurs bientôt expulsés pour défaut de paiement de leur fermage.

Mais P’tit Bonhomme a le sens des affaires, et veut devenir un grand négociant.

A seize ans, sa réussite est déjà éclatante, qui, semble-t-il, ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Ce qui donne chez Florence Trocmé : « Né de personne, fils de rien et de rienne, / P’tit Bonhomme qui donc t’a craché tout seul / A la face du monde, tout nu sans rien. Fils / De rien jeté à ta marâtre, rien de rienne, pire / Que dure, buveuse teigneuse buteuse. Une / Noire-de-crasse et vraie soupe au lait garde / Tout pour elle, lait oui et soupes et couvées. / Sauve-toi vite dait, sauve-toi, allez P’tit / Bonhomme, poudre d’escampette par le / Chas, file, hue&dia, file, plus jamais cette / Vieille Hard, ne regarde pas en arrière, / Fonce au creux du noir, œil dans l’œil de la / Nuit, tes toutes petites guiboles maigri-/ Chonnes, lance-les haut à l’assaut des che- / Mins creux, vite P’tit Bonhomme, ton obsti- / Nation sera ton viatique »

En contrepoint de sa réécriture, la créatrice du site Poezibao fait entendre des réflexions sur la langue, sur les illustrations dans les volumes Hetzel, sur la géographie irlandaise, sur la misère des enfants à l’époque de Dickens, sur l’actualité, donnant au passage de précieuses indications sur sa conception du travail poétique.

Ainsi ce paragraphe, justifié, concernant l’art de conter selon Walter Benjamin (texte de 1936) valant pour l’auteure poétique : « Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. Et s’il advient qu’en société quelqu’un réclame une histoire, une gêne de plus en plus manifeste se fait dans l’assistance. C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toute : la faculté des expériences. »

L’ensemble des remarques, commentaires, analyses, et des strophes de réécriture, crée un chant, un poème dérivant de très belle eau, la forme n’apparaissant jamais comme un artifice ou un exercice de haute voltige pour écrivain simplement virtuose.

P’tit Bonhomme de chemin est une ballade irlandaise, l’aventure verbale de Joyce se télescopant avec le récit de Verne.

C’est un poème de la faim, de l’épuisement et du sursaut par l’énergie verbale.

Birk le chien est un ami de P’tit Bonhomme, mais « Robert Walser le jour de Noël 1956 n’eut pas Birk pour l’empêcher de mourir d’épuisement et de froid, dans la neige. »  

Redonner vie aux récits, c’est déployer des possibilités de mondes, quand nous en manquons tant.

C’est avancer dans l’élargissement, « animer un fabuleux manège intérieur, lancer des échos dans des profondeurs insondables. »

Née quarante-trois ans après la mort de Jules Verne, Florence Trocmé lui écrit : « Vous n’avez pas connu la radio qui vous aurait passionné, mais je rêve d’une mise en onde musicale de ce livre que je pense comme un relais et un amplificateur de vos pages. »

Voilà, P’tit Bonhomme de chemin est une mise en onde.

9782359630497-200x303-1

Florence Trocmé, P’tit Bonhomme de chemin, LansKine, 2021, 56 pages

Les éditions LansKine

logo_light_with_bg

Se procurer P’tit Bonhomme de chemin

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s