Memento mori (une mélancolie interminable), par René Tanguy, photographe

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© René Tanguy

Que faisons-nous de nos morts ? Que faisons-nous des vivants ? Que faisons-nous de notre traversée du temps ? Que faisons-nous de notre incarnation ?

Arrive un moment où le photographe ayant déjà beaucoup travaillé se penche sur ses archives, et découvre une nécropole.

Il était l’ami, le passant, le journaliste, l’artiste, le voici désormais responsable des visages déposés en son boitier de vision.

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© René Tanguy

On le sait confusément lorsqu’on décide ainsi d’arrêter le temps, tout en cherchant peut-être confirmation de sa propre existence dans les traits de l’autre : la photographie saisit la mort au travail.

René Tanguy a fait de la discrétion un mode de vie, et de la fidélité aux êtres chers par-delà l’ultime souffle un principe éthique.

En ses quelques rectangles de papier, feuilles dérisoires arrachées au livre du temps, apparaissent de nouveau des êtres ayant compté.

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© René Tanguy

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© René Tanguy

Ils sont là, sans hiérarchie, à égalité de puissance, qu’il s’agisse d’un sculpteur sénégalais de renom, d’un écrivain entré dans les manuels de littérature, ou simplement d’un frère de la côte, d’un copain parti trop tôt, d’un parent.   

Qu’est-ce donc que notre substance, ô grand Dieu ? Nous entrons dans la vie pour en sortir bientôt, la nature ayant besoin de notre peu de matière pour d’autres formes, d’autres ouvrages, d’autres destinées.

N’oublie pas que tu vas mourir, mais n’oublie pas non plus que tu es bien vivant, et que de toi dépend la préservation de la joie, comme du lien entre les générations.

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© René Tanguy

Pratique d’embaumement moderne, la photographie poursuit le rêve des messagers psychopompes : conduire l’âme des trépassés dans l’autre monde, et les protéger jusqu’au jour du jugement dernier.

Il ne s’agit pas d’abord d’acter la catastrophe des chairs et des flétrissements, mais de croire en la persistance d’une présence.

Les êtres qu’a rencontrés René Tanguy ont généralement le visage grave, comme s’ils savaient, et qu’ils acceptaient de se déposséder un instant de leur superbe, de leur défense, de leur cuirasse affective, dans l’échange pudique et franc des regards.

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© René Tanguy

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© René Tanguy

On est ici quelquefois aux marges de la folie, car il n’est pas anodin d’anticiper ainsi sa propre disparition, et de confier le mystère de son aura à l’artiste qui l’emportera dans le secret de son atelier.

Sans légende, sans titre, sans distinction, ce sont des anonymes, mais tous sont singuliers, ainsi universels, presque objectifs, saisis en cette fraction de suspens où le masque cède à la vérité, chœur silencieux invitant au recueillement. 

Anubis prend soin de l’épiphanie du visage, de sa nudité, de son énigme.

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© René Tanguy

On peut reconnaître tel ou tel, puisque le portrait est une entreprise de mimesis, mais pour un grand nombre la mer est une patrie qui use les prétentions identitaires, la solidité du moi et les concordances trop assurées d’avec soi.

La photographie est une ombre errante, René Tanguy ne le sait que trop.

Ils ne sont plus, mais ils prédisent l’avenir et nous rappellent la précarité du présent.     

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© René Tanguy

On rapporte que le peintre Yan Pei-Ming dispose dans son atelier des bâtons d’encens sous les portraits qu’il a effectués de sa mère.

A son exemple, il nous faut inventer, nous qui sommes devenus si pauvres en dieux, des gestes votifs, des rites propitiatoires, des actions de grâce, afin de permettre aux morts de soulager un peu les vivants que nous sommes du poids d’une mélancolie interminable.

Possédant la puissance lazaréenne des retrouvailles d’avec les défunts, l’art est aussi un linceul jeté sur le corps des aimés.

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© René Tanguy

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© René Tanguy

(ce texte est le fruit d’un projet mené avec René Tanguy sur le thème de la photographie comme acte de célébration de la vie et enregistrement de la mort au travail)

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