Tranchons les jours lourds, par Kristian Keginer, poète

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Jean Bazaine

« Bretagne est univers. » (Saint-Pol-Roux)

En quelles langues parle le poète breton Kristian Keginer ?

Pour le présenter, Alain Le Saux, fondateur des éditions Les Hauts-Fonds (Brest), se rappelle très judicieusement, en introduction de Terra incognita et autres textes, un propos de l’écrivain Jean-Marie Le Sidaner : « Kristian Keginer n’est presque jamais cité dans les panoramas et anthologies de la littérature bretonne ni ailleurs. Je dirais très vite : parce qu’il est « trop » breton, et pas assez « folklorique ». C’est qu’en France on aime bien les « différences culturelles » à condition qu’elles restent à leur place, que leur « identité » soit claire. Ainsi la « poésie bretonne » c’est généralement un pathos néo-romantique porteur d’une nostalgie très convenue. »

La Bretagne est ainsi pour le poète né à Morlaix en 1952, continue Le Sidaner, « le signe d’une énigme ».

Paru en 1979, Terra incognita, dont les lecteurs ne furent pas très nombreux mais, dit-on, fervents, était devenu introuvable, réédité aujourd’hui accompagné d’extraits de Un dépaysement (1972) et de l’ensemble Antan jaune alentour de pierre (1979-1980).

Tout commence par une Ode pour la défrancisation des noms bretons, qui est de l’ordre d’une dislocation jouée : « Ici-bas / Poème, où je défrancise / pour affranchir / Et franchir / Le cercle de feu pris dans le carbone / De la chair ! / Tel est le nom / d’ici-bas : Ode pour / La défrancisation des noms bretons. / Instaurer / L’empire de nos voix / Est le dur partage du barde dans les bras / Du peuple archangélique et brutal / Dissolvateur de l’unique. »

Il faut être révolutionnaire, ou rien, donc faire jubiler la langue. Ecoutez : « Ha ! – / Ha ! Hak ! Ka ! – / Ka ! Kas ! Kaf – / Kaf ! Kaffa ! Kap ! – / Kappa ! – / Kaf, kappa, ka ! – »

N’est-ce pas au moins aussi beau que du Artaud ? 

Pour un envoi, c’est un cri de guerre, sans garde-fous.

La langue claque, tel un fouet soulevant les champs, les mottes, les mots.

Energie de la mer, de la foudre, du chêne, du barde déchaîné.

Entre Rabelais et Pound/Joyce ? Kristian Keginer chante : « Out – / Est la lallation, / Barratage de la mer de Lait, / Dans la langue des mots – / Dans le bris des gangues, dans le bris des saxes ! »

Il faut passer à travers la mort, dresser l’épine du verbe pour planter dans le soleil « l’Arbretagne ».

Terra Incognita : « Mettez-moi dans des barques de pierre / Déposez-moi sur des falaises de craie / Oubliez-moi sous des buissons fleuris »

Qui comprendra ? « Paradisier de l’échine de roux / Arête rose / Aux montagnes de glaïeuls phénix. »

Qui entendra le free-jazz breton de Porz Glaz, et les berceuses déchirantes de la mer dans la baie de Morlaix cognant le château du Taureau à coups de lames purs-sangs ?

« – « Jetez vos grigris » – / N’oubliez pas la chanson sacrée / (peinte sur les voiles bleues) / Ces garçons joufflus sculptés – / Décolorés à nos proues : / Vers la terre (natale) / Ces fracas de rosée. »

Les mots s’attirent, par phonèmes, par allitérations, par rimes internes – baroquismes à la Jean de Sponde : « nu de nuire », « fraises les ris », « orphelins des haies du chemin », « la clé des clichés », « au sud de la sœur des seuils », « sous le péplum de pute huppée »

L’apocope fait la loi : « Je disais la’oir pour lavoir / chez moi on disait comme ça »

Vous ne savez pas ce qu’est la Bretagne ? La voici (réfléchissez bien, amis de partout, avant d’acheter une résidence secondaire avec vue sur la mer – à peu près introuvable ces temps-ci), en poème-patois : « Toujours dans les ruines d’Armor blanche, / en esprit. / Toujours oiseau rapace / sur la ruine inaugurée. / Il blêmira. / Deuil blason, de mémoire. / Hors le monde squameux, / la neige éternelle en ruines. / Revenant toujours / parmi le peuple des morts, / la crasse d’un dieu / sur le suint d’écume dorée, / en pensée, / escoufle ou milan, / là où la brise de mer l’outre / et rapatrie réellement, / neige ou vergers. »

Mais Kristian Keginer, ce Gherasim Luca du Nord-Finistère (quel langach’ !), c’est aussi, aux Hauts-Fonds, le manifeste poétique Controverses de nulle part.

Axiome 1 : « Contre la ruine historique, honorer la dette poétique. / Notre politique est là. »

Axiome 2 : « Le poème se constitue / par la destruction totale / de la langue sauf lui »

Axiome 3 : « la poésie incompréhensible / des langues / c’est son intelligibilité »

Colère contre La tuerie de la langue bretonne au XXe siècle : « la décapitation du corps étêté du patois-patrie »

Mais pourquoi le breton s’est-il perdu, se perd-il, se bat-il ? Le français était-il, est-il plus sexy ? « français : les filles l’ont voulu : / sexuel sexué   sexé »

Les mères auraient-elles fauté ? « sur la plage de sable noir / les vagues certifient l’exacte / spirante vélaire de notre idiome / que sa mort contresigne / d’une croix en forme de x »

Plus loin : « le suicide amoureux il n’y / a pas d’autre explication »

Plus loin encore : « A cette époque, nous suivions tous des cours de breton, sauf si nous tombions amoureux. Une année de ce temps-là, j’ai essayé de désapprendre le français, sans véritable méthode, ce qui a failli me rendre idiot. Je ne savais pas alors que cette impossibilité avait déjà été préconisée bien avant par l’artiste séparatiste Roparz Hemon, en breton et par écrit (je n’ai plus la référence). Il m’arrive encore d’éprouver la nostalgie (coupable ?) d’une telle reddition à l’idiotie. »

Faudrait-il se contenter des marginalias ?

Allons, en-avant « l’idiome breton d’Orient » !

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Kristian Keginer, Terra incognita et autres textes, couverture Geneviève Le Dilosquer, Les Hauts-Fonds, 2020, 120 pages

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Kristian Keginer, Controverses de nulle part, couverture Geneviève Le Dilosquer, Les Hauts-Fonds, 2020, 120 pages

Les Hauts-Fonds – site

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