Poétiques et micropolitiques des écritures singulières, par la revue If

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©Laurent Eisler

Revue des Arts et des écritures contemporaines, If, fondée par Liliane Giraudon, Henri Deluy et Jean-Jacques Viton, en est déjà à son cinquantième numéro.

Dirigée par Hubert Colas, cette publication marseillaise semestrielle est devenue l’un des lieux les plus réjouissants de l’art contemporain, l’humour et l’esprit de jeu, voire d’enfance, n’y étant pas considérés comme un défaut d’intelligence, ou de finesse dans l’analyse critique.

Facétieuses, drôles, inventives, les gouaches de Laurent Eisler, artiste travaillant régulièrement dans le champ des arts de la scène (théâtre/danse), ouvrent une dernière livraison particulièrement réussie, riche de contenu et visuellement très belle.

Le poète italien Nanni Balestrini, mort à Rome en mai 2019, lance quelques apostilles (traduites par Danièle Robert) « à une autobiographie perdue de JJV avec omissions (…) voulues par lui-même » (Jean-Jacques Viton est décédé il y a quelques semaines). N°11 : « JJV peut apparaître pour qui ne le connaît pas intimement comme un (…) et un (…) mais la réalité est bien différente et cela est amplement attesté par des sources irréprochables » / N°23 : « JJV descend du Transsibérien et s’achemine dans la toundra dépeuplée jusqu’à disparaître à l’horizon jaunâtre pour faire entendre que nous ne parviendrons jamais à comprendre où il voulait arriver et (…). »

La poétique du (…) n’est-elle pas très inspirante ?

Liliane Giraudon s’entretient avec Michaël Batalla, directeur du Cipm (Centre international de la poésie de Marseille), intitulant leur dialogue Introduire une véritable étrangeté dans l’objet du poème : volonté d’échapper au chic poétique, à la poésie comme réserve indienne. Il faut à celle-ci de l’étranger, de l’étrangeté, de l’hétérogénéité, du déplacement, un refus radical de l’esprit de propriété, une volonté d’étendre le domaine de la lutte.

Lilane Giraudon cite cette fusée de Maurice Roche : « Il faut cracher dans la soupe pour lui donner du goût. » 

Les femmes ont la parole, le carquois rempli de flèches, comme dans les dessins superbes de Kubra Khademi, née en 1989 en Afghanistan, vivant et travaillant désormais à Paris.

A l’occasion du John Giorno Poetry Day (John Giorno, 1936-2019, fut un très important poète expérimental américain) ayant eu lieu le samedi 19 septembre 2020, Jody Pou (peintre, chanteuse et poétesse d’origine américaine), Nicolas Richard (auteur et performeur) et AC Hello (créatrice de la revue Frappa en 2014) produisirent des textes.

Jody Pou : « Ou** Ou es-tu parole ?** / Do you retourne au chant ?* / John. John. John et John* l’o**céan.* » (code * Chanté / ** Chanter voyelle jusqu’à la fin du souffle)

Nicolas Richard (à lire en se souvenant du film Sleep, d’Andy Warhol – 90 bobines) : « un giorno / des giorni / sur / un même lit / de draps défaits / sur lequel / on dort / baise boit jouit »

AC Hello : « Nous tous, qui savons l’importance de l’effondrement, qui savons l’importance de faire grandir le malaise, nous tous allons retourner ta langue et jaillir par ton front. »

Le corps, prisonnier du carcan des représentations dominantes, mais ici libéré, théâtralisé, joué, notamment dans ses identités de genre, est l’objet d’un travail photographique subversif de Mehryl Levisse.

David Lopez, qui a publié Fief aux éditions du Seuil en 2017, entre pour If une nouvelle fois en insurrection : « Moi, c’est l’essence. Installé à la place du mort, j’ai le bouchon dans la main gauche et la bouteille dans la droite, calée entre mes cuisses, des vapeurs montent du goulot. »

Simon Johannin (trois livres chez Allia présentés dans L’Intervalle) écrit, alors que sa sœur Capucine photographie une main sortant du sable, un œil amniotique et les débris d’une voiture : « Quand je vois sa jupe coupée d’un cuir de nuit noire / Et que je glisse ma main dessous / Quand elle danse / Que sous la résille du collant s’ouvre / Un orage de chaleur / Ce que je suis, / c’est le désir d’être // C’est le désir d’être / Un désir »

Le critique d’art Eric Mangion, directeur du Centre National d’Art Contemporain de la Villa Arson depuis 2006, discute avec l’artiste transdisciplinaire, collectrice de matériaux sonores, Violaine Lochu, qui déclare : « J’emploie le terme « micropolitique » (emprunté à Gilles Deleuze et Félix Guattari) pour qualifier un réseau de relations interindividuelles, inscrites dans le quotidien et l’écosystème d’un projet – à la fois dans la recherche formelle (par exemple dans le travail avec des personnes rencontrées que j’enregistre ou fais performer) et autour d’elle (par exemple dans les relations avec les équipes des institutions). »

Une poétique de la micropolitique par le verbe et les gestes engagés, n’est-ce pas justement le projet de If, revue de recherche, de passage, d’enthousiasme envers les écritures singulières ?

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Revue If, textes, paroles, œuvres de Laurent Eisler, Nanni Balestrini, Liliane Giraudon, Michaël Batalla, Kubra Khademi, Jody Pou, Nicolas Richard, Ac Hello, Mehryl Levisse, David Lopez, Simon Johannin, Capucine Johannin, Violaine Lochu, Eric Mangion, directeur de la publication Hubert Colas, en partenariat avec Les Solitaires Intempestifs, 2021, 96 pages

Revue If

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