Roméo Mivekannin, l’art du dévoilement, par Sophie Zénon, artiste photographe

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Avant le dernier exil en Algérie, escale à Marseille, 2021, Bains d'élixir, pigments et liants sur toile libre, 227 x 261 cm, courtesy galerie Eric Dupont,

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Avant le dernier exil en Algérie, escale à Marseille, 2021, Bains d’élixir, pigments et liants sur toile libre, 227 x 261 cm, courtesy galerie Eric Dupont,

Lors d’une récente conversation, nous avons évoqué avec Sophie Zénon, artiste visuelle, l’œuvre de l’Ivoirien Roméo Mivekannin, exposée à la galerie Eric Dupont.

Comme pour la photographe travaillant inlassablement les questions de la mémoire, de l’identité et des liens possibles entre les vivants et les morts, c’est d’abord de loin, par la porte entrebâillée de la galerie, que j’ai aperçu cette œuvre remarquable, appelant immédiatement vers elle le spectateur.

Il y a ici la volonté d’exposer aux yeux de tous la perversion coloniale, et le désir de trouver des chemins de réconciliation, si ce n’est d’apaisement.

Tout héritage véritable passant par la réinvention du legs, Roméo Mivekannin accomplit par son travail plastique de reprise et d’élargissement, notamment en y intégrant des problématiques transgenres, un acte de fidélité par l’émancipation.

Sophie Zénon présente ainsi un travail qui la touche intimement.     

Qu’aimez-vous chez cet artiste et comment le comprenez-vous ?

Dans cette seconde exposition organisée par la galerie Eric Dupont, Roméo Mivekannin explore son histoire familiale. Il met en scène son arrière-arrière-grand-père BEHANZIN (1845-1906), roi du Dahomey, renversé dans les années 1890 par les forces françaises qui ont colonisé le royaume. Il met en scène BEHANZIN non pas en roi majestueux mais en monarque déchu, poussé à l’exil en Martinique, entouré de sa famille, de ses épouses, de sa cour. Il se met également en scène, sous la forme d’autoportraits, et bouscule les temporalités. L’artiste s’interroge sur la manière dont sa propre identité a été façonnée par cette histoire, à un moment où la France se confronte progressivement à son passé colonial. Son acte, courageux, nécessaire, touche à notre histoire collective. Mais ce qui me touche particulièrement se passe du côté de l’intime. C’est la manière dont il investit une histoire personnelle qu’il a longtemps méconnue et comment, par son acte créatif, il arrive à instaurer un dialogue avec ses ancêtres et à leur donner une nouvelle existence.

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Le Roi et l'une de ses épouses en exil au Fort Tartenson, Martinique, 2021, Bains d'élixir, pigments et liants sur toile libre, 230 x 254 cm, courtesy g

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Le Roi et l’une de ses épouses en exil au Fort Tartenson, Martinique, 2021, Bains d’élixir, pigments et liants sur toile libre, 230 x 254 cm, courtesy galerie Eric Dupont

Qu’avez-vous vu précisément en visitant cette deuxième exposition ?

Quand j’entre dans une exposition, mon premier réflexe est de me laisser porter par les œuvres. La lecture, l’explication viennent ensuite. Depuis la rue Vieille du Temple, j’ai aperçu, par l’entrebâillement de la porte de la galerie restée grande ouverte, d’immenses toiles couvertes de portraits. J’ai été aimantée. J’ai d’abord été saisie par la taille et la matérialité de ses œuvres, maculées d’ocre et qui semblent sorties de terre. Puis par ses visages aux regards frontaux, tournés vers le spectateur, qui vous interrogent, vous interpellent. L’exposition rassemble une série de portraits peints majoritairement en pied, des hommes et femmes en groupes, isolés, parfois par deux ou trois. Le support est constitué de plusieurs morceaux de draps usagés, cousus ensemble, souvent de très grandes tailles. Sa palette, monochrome et organique, s’articule autour d’une gamme de noirs et d’ocre-brun. Le roi BEHANZIN y est représenté – abrité souvent par un immense parasol en guise de dais – sa famille, vêtus de cotonnades aux motifs fanés ou torses nus ; mais également des Occidentaux aux costumes élégants, têtes chapeautées de melons ou de casques coloniaux. Ces visages frontaux vous obligent à regarder en face un pan peu glorieux de notre propre histoire, celle de l’esclavage et de la colonisation.

Qu’apporte selon vous le choix de faire apparaître en peinture des images, des scènes, sur des tissus, des tentures, des draps usagés ?

Ces draps usagés, brodés par de jeunes françaises au XIXème siècle, ont été volontairement salis par trempage dans des bains d’élixirs venant de Cotonou, puis enterrés dans des lieux empreints de l’histoire coloniale avant d’être utilisés. Convoquer la mémoire par l’acte d’enterrer, de déterrer. Puis reconstruire. C’est très fort et son acte est puissant et bouleversant. Il y a dans son geste quelque chose qui me fait penser au famadihana, au retournement des morts à Madagascar, sauf que Romeo déterre symboliquement mais ne pratique pas une nouvelle inhumation, il laisse ses ancêtres bien visibles aux yeux de tous ! Dans une interview pour le journal TV5 Monde (29/10/2020), Roméo y parle d’un acte de réconciliation entre Béninois et Français. Dans le choix de les assembler, de coudre, je vois symboliquement le raccommodage, celui de l’histoire mais aussi celui des esprits. Un acte de réparation.

En quoi la réflexion postcoloniale, et même transgenre, de l’artiste vous paraît-elle particulièrement importante, et nécessaire aujourd’hui dans le champ de l’art ? Comment utilise-t-il et traite-t-il la notion d’archive ?

Ces deux champs particulièrement sensibles, post-colonialisme et transgenre, ont longtemps été ignorés. Le travail de cet artiste s’inscrit effectivement dans ces problématiques contemporaines d’émancipation et nourrit le débat fécond de ces dernières années. De l’histoire de son arrière-arrière-grand-père, il reste des photographies parues dans la presse de l’époque, aucune archive intime. Roméo Mivekannin s’en est emparé, les a agrandies à la taille des draps qu’il utilise puis les a reproduites en les peignant sur ces mêmes draps dans une déclinaison de tonalités grises. En tons plus soutenus, le visage de l’artiste apparaît, remplaçant un autre visage. Accomplir à partir du mort, c’est troublant. Prolonger une existence et la prolonger autrement, c’est peut-être cela hériter.

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Les Filles du roi Béhanzin en exil au Fort Tartenson, Martinique #2, 2021, Bains d'élixir, pigments et liants sur toile libre, 227 x 170 cm, courtesy ga

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Les Filles du roi Béhanzin en exil au Fort Tartenson, Martinique #2, 2021, Bains d’élixir, pigments et liants sur toile libre, 227 x 170 cm, courtesy galerie Eric Dupont

L’artiste ne fait-il pas de son visage, apposé sur les différents types de corps noirs qu’il met en scène, ou reprend de l’iconographie de la peinture moderne, le symbole de tous les opprimés africains et afro-descendants ?

Oui, j’en suis également entièrement convaincue. Sa précédente exposition « Peaux noires, masques blancs » qui s’est tenue à la galerie Eric Dupont en 2020, en est une démonstration encore plus percutante. Le titre même de son exposition et du catalogue du même nom publié par la galerie est un hommage direct aux travaux de Franz Fanon, figure majeure de l’anticolonialisme [Peau noire, masques blancs, 1952, rééd., Le Seuil, col. « Points », 2001.].

Roméo Minewakinn a commencé cette série de peintures en 2019, après sa visite de l’exposition « Le modèle noir : de Géricault à Matisse » qui s’est intéressée principalement à l’évolution de la représentation des sujets noirs dans les œuvres majeures de Théodore Géricault, Charles Cordier, Jean-Baptiste Carpeaux, Edouard Manet, Paul Cézanne et Henri Matisse, ainsi que des photographes Nadar et Carjat [Musée d’Orsay, 26 mars – 21 juillet 2019]. Cette exposition lui a inspiré une série de peintures sur des draps dans lesquelles il propose ses propres versions des tableaux du XIXe siècle en remplaçant les visages d’un ou plusieurs personnages par le sien. Le plus souvent, son visage est apposé sur un corps de femme noire. Par exemple, dans sa version de « La Toilette d’Esther » de Théodore Chasseriau, il est la servante noire à gauche tenant le vase d’onguents.

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Momie de Palerme. 2008. Tirage chromogène. 120 x 80 cm, Sophie Zénon ©Sophie Zénon

En quoi le travail de Roméo Mivekannin, de nature mémorielle, résonne-t-il avec vos propres travaux de photographe, notamment concernant la notion de migration, d’immigration, de fantômes familiaux et votre dialogue avec les morts ?

Son travail résonne effectivement particulièrement chez moi. De 2015 à 2017, j’ai travaillé sur mon histoire familiale, intimement liée à celle de l’immigration italienne en France pendant l’entre-deux guerres. Ce cycle est un essai visuel interrogeant plus globalement les notions d’héritage, d’identité, d’exil, de la perte des lieux où l’on est né, où l’on a vécu. Il se nourrit de non-dits, de silences. Il s’appuie sur des archives trouvées et prélevées dans mon album de famille et réactivées. Vous évoquez les fantômes, mais ne crois pas du tout aux fantômes ! Ce qui m’intéresse, c’est de savoir pourquoi on les invente et ne devient pas fantôme qui veut. Montrer l’utilité du fantôme, mais aussi que les morts sont agissants. Nous avons en commun, me semble-t-il, de traiter de la notion d’héritage, un point de son travail qui a été peu, sinon pas du tout, souligné dans les interviews et articles que j’ai lus à son sujet, ceux-ci mettant avant tout l’accent sur la dimension collective et politique de son travail. C’est loin d’être anodin de travailler sur sa propre histoire, d’autant plus quand celle-ci aborde un sujet traumatique.

Roméo Mivekannin insiste sur le fait que ce pan de son histoire familiale lui a été longtemps caché. Il lui a fallu composer avec les non-dits, enquêter, reconstruire, avec toute la part de doutes, de questionnements, d’angoisses qui accompagnent ce travail. Ce qui m’éblouit dans sa restitution, c’est sa façon d’instaurer un dialogue avec ses ancêtres en se mettant lui-même en scène. Il est bien là, au milieu d’ancêtres qu’il rend bien vivants. Il réi-intégre ses morts à sa propre vie, à moins que ce ne soit l’inverse – et, plus encore, leur donne par là-même une nouvelle existence qu’ils n’ont pas eu de leur vivant. Il leur donne voix au chapitre.

Dans un récent ouvrage, la philosophe Vinciane Despret écrit que le fait d’écarter les morts de notre vie est un phénomène historiquement récent et minoritaire dans le monde. Pour elle, les morts font partie de notre univers, et c’est même bien plus. Elle montre la capacité des morts et des vivants à inventer des relations entre eux. Ces relations font que les morts prennent une nouvelle existence, qui est tout autre. « Se souvenir, écrit-elle, n’est pas un simple acte de mémoire, on le sait. C’est un acte de création. C’est fabuler, légender, mais surtout fabriquer. C’est-à-dire instaurer. […] reconnecter, des morts, certes, mais aussi des récits, des histoires qui les portent, qui se situent à partir d’eux, pour se laisser envoyer ailleurs, vers d’autres narrations qui re-suscitent » et qui elles-mêmes demandent à être « re[1]suscitées » [Vinciane Despret, Au bonheur des morts, Paris, La Découverte/ Les Empêcheurs de penser en rond, 2015, p. 80-81].

Mon travail se nourrit de traumatismes tels que la guerre, la perte d’êtres chers. La mémoire et l’oubli, la perte et l’absence sont chez moi des questions récurrentes mais au sein d’une réflexion plus large sur la place que nous accordons à la mort et aux morts, aux liens que nous instaurons entre eux. Dans les années 80, pendant mes études d’histoire à l’Université de Rouen, je me suis passionnée pour les travaux d’historiens et d’anthropologues sur la mort et notre rapport aux morts, tels que ceux d’Edgar Morin et Philippe Ariès, mais aussi aujourd’hui ceux des philosophes Vinciane Despret, Georges Didi-Hubermann, Magali Molinié, ou encore d’écrivains ayant abordé avec délicatesse le sujet tels que Pierre Bergougnioux ou Maylis de Kérangal.

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Bunias Orientalis (in L’herbe aux yeux bleux), 2021. Photogramme. Travail en cours sur les plantes obsidionales, Sophie Zénon ©Sophie Zénon

Quels sont vos actuels sujets de recherche ? Vous travaillez par exemple l’étonnant thème des plantes obsidionales.

Je travaille actuellement à deux projets passionnants. Le premier se déroule à Villers-Cotterêts dans les Hauts de France où j’ai commencé, à l’invitation du CMN (Centre des Monuments Nationaux) et du Pôle photographique Diaphane qui m’ont proposé une carte blanche, un travail de création sur la mémoire du château, future cité internationale de la langue française. Un château à la destinée hors du commun, passant de résidence royale de François 1er, Henri II puis des Orléans à un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) du Centre d’Action Sociale de la Ville de Paris jusqu’à la fin de l’année 2014, en passant par un dépôt de mendicité (1808) et une maison de retraite (1889). L’histoire du château aux 19ème et 20ème siècle m’intéresse particulièrement. Je vais me concentrer sur des objets ayant appartenu à l’ancienne maison et retraite et au dépôt de mendicité pour constituer mon « musée du silence ».

Le second projet s’inscrit dans un nouveau cycle de mon travail personnel, dans lequel j’interroge la mémoire des paysages de guerre. Familière du Grand Est où j’ai mené plusieurs travaux sur ces thèmes, je me suis engagée dans un nouveau projet axé sur les plantes obsidionales. Ce terme désigne en botanique les végétaux qui ont été propagés lors des conflits armés ou des occupations militaires. Je parcours ainsi la Lorraine, région riche d’une histoire de passages et de migrations, en privilégiant une attention reconnectée à la nature, une expérience physique du territoire. Je suis aidée dans mes recherches par des botanistes, des historiens, des scientifiques recourant à des techniques d’imagerie de pointe. Si j’emprunte aux codes de l’herbier, mon approche plastique est plurielle et lie le passé au présent, à l’image des plantes éphémères qui racontent l’histoire séculaire. Mon écriture veut laisser une place tant au merveilleux qu’à l’expérimentation plastique pour aboutir à une œuvre organique, quasi symbiotique, à l’écoute du végétal. Ce projet en cours s’étendra jusqu’à fin 2022 et sera l’occasion de nombreux échanges avec les habitants de Lorraine et d’Alsace autour de ses aspects artistique, scientifique et historique. Tout au long de cette aventure, je tiens mon « carnet de chantier » pour mettre en lumière les étapes et les différents acteurs de ce projet collaboratif passionnant. Il sera présenté en avant-première au pôle photographique La Chambre à Strasbourg, partenaire de ce projet, avant d’entamer une longue pérégrination.

Propos recueillis par Fabien Ribery

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Portrait du roi lors de l'escale à Dakar, avant l'exil en Martinique, 2021, Bains d'élixir, pigments et liants sur toile libre, 170 x 131 cm, courtesy g

ROMÉO MIVEKANNIN, Série Béhanzin, Portrait du roi lors de l’escale à Dakar, avant l’exil en Martinique, 2021, Bains d’élixir, pigments et liants sur toile libre, 170 x 131 cm, courtesy galerie Eric Dupont

Roméo Mivekannin, Peaux noires, Masques blancs, texte Eric Dupont, 2020, 76 pages

Galerie Eric Dupont

Béhanzin, exposition à la galerie Eric Dupont (Paris) du 5 juin au 24 juillet 2021

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« Méandres », détail d’un polyptyque, 2020. Ouvert : 195 x 370 cm. Fermé (plié) : 24 x 18 x 4 cm. Pièce unique. Techniques mixtes, Sophie Zénon ©Sophie Zénon 
 

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