Fertilités de la destruction, par Antonio Jiménez Saiz, photographe

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©Antonio Jiménez Saiz

« Comment allez-vous ? Mélancolique cigogne des lacs, immobiles, votre âme ne se voit-elle pas apparaître, en leur miroir, avec trop d’ennui — qui, troublant de son confus crépuscule, le charme magique et pur, vous rappelle que c’est votre corps qui, sur une patte, l’autre repliée malade en vos plumes, se tient, abandonnée ? Revenu au sentiment de la réalité, écoutez la voix gutturale et amie d’un autre vieux plumage, héron et corbeau à la fois, qui s’abat près de vous. Pourvu que tout ce tableau ne disparaisse pas, pour vous, dans les frissons et les rides atroces de la souffrance ! » (lettre de Stéphane Mallarmé à Eugène Lefébure, Besançon, lundi 27 mai 1867)

C’est une joie d’accompagner depuis ses débuts l’œuvre si belle et exigeante de l’artiste visuel Antonio Jiménez Saiz.

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©Antonio Jiménez Saiz

Après sa trilogie sur l’intime, la vie, la mort – livres Elite Controllers (2016), No nos Aprenden a morir (2018) et tant de poussière, et moi si sourd (2020) -, le photographe installé à Bruxelles a construit un ouvrage de transition intitulé Parenthesis.

L’année 2020 fut une année d’enfermement, de remise en question, d’introspection accrue, dont rend compte cet opus fragile pensé comme un chantier en cours.

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©Antonio Jiménez Saiz

S’est ouvert pour l’auteur particulièrement respecté pour son intégrité absolue envers les nécessités de l’art un champ inconnu, un territoire à explorer dont il est certain qu’il sera fécond.

Parenthesis est une note fondamentale, une sorte de gong, de rassemblement d’énergie avant que de nouvelles formes n’émergent des gravats et des terrains vagues jonchés de feuilles mortes.

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©Antonio Jiménez Saiz

Autoédité à cinquante exemplaires – présentés dans un boitier et accompagnés d’un tirage -, ce livre non relié possède à peine une couverture, c’est un essai poétique, faisant quelquefois songer aux pièces du Californien John Divola pour sa capacité à faire œuvre de la ruine, ou à l’auteur d’Igitur.

Mallarmé poursuit d’ailleurs : « Je n’ai créé mon Œuvre que par élimination, et toute vérité acquise ne naissait que de la perte d’une impression qui, ayant étincelé, s’était consumée et me permettait, grâce à ses ténèbres dégagées, d’avancer plus profondément dans la sensation des Ténèbres Absolues. La Destruction fut ma Béatrice. »

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©Antonio Jiménez Saiz

Parenthesis montre un état de guerre intérieure, un effondrement, la fin de l’Occident – récurrence, très musicale, des pierres brisées et des morceaux de fers tordus, des envahissements végétaux et des bâches trouées, des grillages et des pavés disjoints -, et, parallèlement, des états de paix, des sortes de stase, une ataraxie dans l’apparence d’un néant.

A travers la violence des bâtiments ravagés, des éléments de chantier exposés, des usines et maisons éventrées, sourd un chant très ténu, très lointain, comme un kaddish peut-être, précédant une renaissance, ou une vie plus intense, autrement, ailleurs.

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©Antonio Jiménez Saiz

Il y a quelques portraits d’hommes, beaux et doux, seuls, exilés, éléments paradoxalement féminins dans un livre si yang.

Nietzsche distinguait le dionysiaque de l’apollinien, les forces déchaînées des pulsions immaîtrisées contre l’harmonie et la mesure de la vision sage, mais ici une telle dichotomie n’a pas de pertinence, tant il faut comprendre que le chaos n’est pas le contraire de l’ordre, mais l’une de ses modalités supérieures.   

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©Antonio Jiménez Saiz

Vous qui entrez dans Parenthesis, acceptez la perte pour accueillir en vous le noyau de vie inentamé qui vous métamorphosera.

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Antonio Jiménez Saiz, Parenthesis, autopublication 2021, 112 pages – 50 exemplaires

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©Antonio Jiménez Saiz

Lire mon précédent article sur l’oeuvre d’Antonio Jiménez Saiz – Melancholia, ma belle, ô ma torture

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