La fureur poétique, l’avilissement des cœurs, l’édition, par Marcelin Pleynet, écrivain

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La Tempête, Giorgione, 1506

« L’effort que je dois faire pour survivre dans ce contexte paralyse toute spontanéité ; une enveloppe protectrice se durcit autour du noyau final affectif, et je ne peux pas plus penser que sentir. »

L’époque est si plate, si ennuyeuse, si peu concernée par la portée subversive d’un véritable travail littéraire, que la publication par les éditions Gallimard, dans la collection L’Infini, d’un nouveau tome du journal intellectuel de Marcelin Pleynet est une joie inattendue.

Paraît donc aujourd’hui Le Déplacement, dont l’importance est notamment de questionner le passage des Editions du Seuil aux Editions Denoël/Gallimard de la revue Tel Quel devenant L’Infini, Philippe Sollers élaborant en outre son diptyque radical, Paradis/Femmes.

Voie abstraite/voie figurative en un même tourbillon attaquant le semblant.

Parole inspirée/chronique.

Poésie/prose/prosodie/roman.

Déplacements de capitaux, progression du démonde dans la mise en place du système arasant de l’édition sans éditeur.

Nous sommes en 1982 et 1983, l’ère mitterrandienne n’en est qu’à ses débuts.

En ces années encore décisives pour l’histoire intellectuelle française à travers des revues ayant fait tourner autour de leurs sommaires un grand nombre des écrivains essentiels de l’époque de la fin des avant-gardes, Marcelin Pleynet, fidèle à son ethos, continue inlassablement de travailler sur le fond, en commentant avec brio et de façon informée (des fiches, des ouvrages critiques, des méditations longues) les écrivains et peintres qui le touchent intimement, la lecture étant d’abord chez lui une expérience intérieure. 

Craignant les pièges de la démonstration, « les trahisons et les demi-mensonges de l’effort didactique », l’auteur de STANZE s’en remet d’abord aux déchirures de la sensibilité, dans une approche à la fois tremblante et assurée des œuvres qu’il élit.

Ainsi celles de Shakespeare, notamment Troïlus et Cressida, de Bossuet, de Baudelaire (la ruine universelle par « l’avilissement des cœurs »), de Hölderlin (dans la traduction de Pierre Jean Jouve), de Chateaubriand, de Giotto, de Piero della Francesca, La Tempête de Giorgione (un livre est en construction, qui fera date, interrogeant le néoplatonisme du peintre), de Courbet, de Manet, de Pollock, de Matisse, de Picasso, de Simon Hantaï.

« Je suis de plus en plus convaincu qu’il ne saurait y avoir une histoire de la modernité qui ne soit d’abord une histoire de l’impossibilité de la modernité à faire histoire. »

Tentant de percer la surface du « ne pas vouloir savoir » de laquelle chacun se soutient, au risque de chuter dans la folie – les avancées conceptuelles du docteur Lacan sont intégrées -, Marcelin Pleynet cherche à réduire la force aveuglante de la dénégation humaniste par l’évidence de la clarté et du scandale prophétique/poétique.

Anticipant Houellebecq, mage noir shakespearien : « Je sais préférer la croyance idéaliste, non pour ce qu’elle entend faire des œuvres, mais parce qu’elle élève le débat, que la précipitation du cynisme spéculatif feint d’ignorer ; et parce qu’elle établit un état d’exception exemplaire, ce que l’autre entend à sa façon « normaliser ». »

Dans un ton maintenant heideggérien : « Contrairement à ce qu’une certaine illusion de croyances aussi superficielles que dangereuses dans le progrès a voulu répandre, le développement de la science et de la technique n’a pas effacé les frontières, il les a multipliées – ce qui hier ne séparait que les ensemble nationaux ou sociaux sépare aujourd’hui les quartiers, les rues, et se trouve introjecté en chaque individu. »

Peut-on entendre cela sous Emmanuel Mac Macron ? 

La littérature et le mal, quel autre sujet plus brûlant ?  

Invité comme commissaire d’exposition et conférencier, ayant accepté un poste à l’école des Beaux-Arts de Luminy, à Marseille, l’ami du peintre Pierre Nivolet analyse la part d’illusion dans ces agitations d’un homme de cinquante ans considéré comme installé, alors que seuls les mouvements telluriques et heureusement anarchiques de l’amour peuvent lui permettre de briser le voile de mélancolie qui l’étouffe.

Voyages à Tübingen, Berlin (Ouest et Est/ Brücke Museum/Pergamon Museum), Mayence, Rome (Villa Médicis, amitié de Jacqueline Risset), New York, Milan (intervention sur la psychanalyse), Montréal, lui permettent de sentir l’air du temps (Zeit Geist) dans le désordre des sensations, quand la maison de campagne de Blévy – admiration pour les peintures sur papier de son ami James Bishop, qui y vit – recentre, ancre, redistribue les priorités.

Pas de débondage intime, pas de complaisance, pas d’étalage écœurant, mais un retrait actif, un dégagement, une perception aiguë du sentiment poétique d’être au monde.     

Saint Jean de la Croix étant ici de bon conseil : « Celui qui saura se vaincre / avec un non-savoir sachant / ira toujours dépassant »

Il faut lire ce volume de Marcelin Pleynet, et les quelques dizaines d’autres titres qui forment une des oeuvres les plus passionnantes qui soient, encore très invisible.

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Marcelin Pleynet, Le Déplacement, Journal des années 1982-1983, édition établie par Florence Didier-Lambert et corrigée par Nathalie Barrié, collection « L’Infini », Gallimard, 2021, 250 pages

Marcelin Pleynet – site Gallimard

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