Une poésie ouvrière et antifasciste, par Jazra Khaleed, écrivain

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« Selon Facebook, jusqu’à la fin de 2015, trois cent onze de mes amis avaient été tués depuis le déclenchement de la guerre. J’ai décidé de fermer mon compte, il faut que la mort ait un début, un milieu et une fin. Je ne peux pas passer ma vie à a suivre. »

Publié pour la première fois en France dans une édition personnelle, Jarza Khaleed, né en 1979 à Grozny, en Tchétchénie, est poète, traducteur, cinéaste (La mer Egée ou le trou du cul de la mort) et éditeur.

Devenu citoyen grec – il vit désormais dans le quartier Exarcheia à Athènes –, le cofondateur et rédacteur en chef de la revue littéraire athénienne Teflon écrit des poèmes de révolte, mais aussi, influencé par le rythme hip-hop, performe ses propres textes, faisant de sa voix pleine de rage et de radicalité politique une arme pour les méprisés et oubliés de l’Histoire.

« Avec mes poèmes, écrit-il en préface de Requiem pour Homs, que publie Marie-Paule Bargès pour Marges en Pages, je cherche à polariser les gens. La politique dans ma poésie est intentionnellement perturbatrice. Je parle contre l’Etat grec, contre l’état d’exception, contre les répressions et les camps de concentration grecs, contre la dévaluation de nos vies et de notre travail (c’est-à-dire de la classe ouvrière). Je me vois, avec ce que j’écris, comme faisant partie d’un discours – discours antifasciste et ouvrier. Ma poésie est liée aux affiches antifascistes de rue, aux magazines et manifestations antifascistes. En tant que poète, je suis aux côtés de tous ceux qui essaient de vivifier la langue grecque, qui la retournent contre elle-même, et attaquent la police qui la surveille. Ma devise : « La poésie signifie ceci : attaquer. » »

Son lyrisme direct touche au vif : « Ô monde, vois cette ville ! / Plus innocente que Guernica, / plus courageuse que Falloujah, / plus savante qu’Alexandrie, / plus dévastée que Dresde ; / ville orpheline de père et de mère, / d’Orient et d’Occident, / ville sans fournil, / sans encre, / sans linge blanc ; / ici le riz se vend au gramme, / ici les mères nourrissent leurs bébés d’eau salée, / ici la vie a perdu la force de ses muscles. »

Il faut imaginer le poète lancer ses vers au public, célébrer le courage du peuple de Homs en armes, et son martyre.

« Privée de photosynthèse, cette ville ne fleurit pas, / comment va-t-elle nourrir ses enfants ? / Ses murs ne projettent pas d’ombre, / où va-telle enterrer ses morts ? / Son sang la fait souffrir, elle ne le nie pas, / elle donne du champ à la mort, elle ne le nie pas ; / elle boite dans ses quartiers nord, / elle se redresse bien droite dans ses quartiers sud, / fière et bestiale, / cette ville envoie ses enfants / combattre les bombardiers avec leurs poings, / mettre le feu au soleil avec une boîte d’allumettes. »

Requiem pour Homs est un cri, contre les assassins de la liberté, ceux qui bombardent les hôpitaux et les quartiers pauvres, les cimetières et les jardins étiques remplis d’enfants.

« La voilà, la guerre, regardez / combien lui emboîtent le pas / en suivant sa procession virile. / On les appelle Armée syrienne, / Quatrième Division blindée, / on les appelle le Grand Hachoir à viande du Soleil ; / ils épaulent la mort, ils se taisent, / ils encerclent, ils assiègent, ils tuent. »

Violence, déserts, cercueils.

« Cravates desserrées, / des experts médiateurs des Nations unies / pissent au bord de la route nationale Damas-Homs. »

Egorgements, fleuve de sang, rouge l’Oronte.

La faim est une arme de guerre.

« On interdit aux femmes de se lamenter, / leurs larmes coulent en sens inverse du sang ; / on interdit aux femmes de réfléchir, / leurs pensées empêchent la poudre de continuer à parler ; / on interdit aux femmes de chanter, / leurs voix rappellent aux assassins leurs années d’enfance. »

Le poème rappellera le nom des héros.

« Abdel Basset al-Sarout, / gardien de but de l’équipe nationale des moins de vingt ans, / héros de la révolution, chef militaire sans armée, / mais avec une connexion internet rapide, / se cache dans un bâtiment bombardé, / éclate de rire en lisant la page des sports / tandis qu’il boit son café. / Comme les saumons remontent l’Oronte, / lui aussi est revenu à Emèse pour mourir. // (il a survécu à sept tentatives d’assassinat / – imagine un peu !) // Abdel Basset al-Sarout / est arrêté par le Front al-Nosra / pour avoir écouté des chansons d’Abdou Hajar al-Hadrami. / La vidéo de son arrestation figure / parmi les favoris de YouTube, / Abdel sourit et fait le signe de la victoire / en criant : « Emèse, ce n’est pas le temps des larmes ! » »

Les villes tombent, les investisseurs internationaux se pressent.

« Homs est tombée, debout, elle n’avait pas sa place dans ce monde ; / il n’y avait pas de place pour elle en Orient, / mais il n’y avait pas non plus de place pour elle en Occident. / A l’Assemblée générale des Nations unies / on a appelé son nom : personne n’a répondu. / On a appelé son numéro : son tour était passé. / On a appelé ses morts : ils n’avaient pas le droit de vote. »

Vous l’entendez, la voix de Jarza Khaleed est d’une puissance considérable.

« Quand Homs se lèvera, elle se lèvera avec toute sa mémoire, / elle engloutira dictateurs, généraux, chefs de guerre, / elle engloutira forces internationales, organisations, ONG ; / les montagnes ressembleront à de la laine cardée, / la mer lui rendra ses enfants, / et les pommiers refleuriront quand viendra le printemps. // Un jour ce sera le tour de Homs d’assiéger ce monde. »

COUV-OK

Jazra Khaleed, Requiem pour Homs, et autres poèmes, responsable éditoriale Marie-Paule Bargès, Marges en Pages, 2022, 102 pages

Editions Marges en Pages

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