Yeralti, Istanbul en liberté, par Philippe Dupuich

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Né à Istanbul, Hüseyin Avni Dede publie (à compte d’auteur) son premier recueil en 1973. Il se met à vendre ses ouvrages dans la rue et devient une personnalité incontournable de la bohème de Beyoğlu. Maître d’un ton mélancolique où la critique sociale transparaît, il incarne la poésie de l’errance urbaine que pratiquent les clochards célestes de Constantinople. En 2013, ses poèmes sont rassemblés en deux volumes : Un thé avec un seul sucre à Tchinaralti (Tek Şekerli Çınaraltı), 2014 ©Philippe Dupuich

« Comme son nom l’indique, le Yeralti est caché, enfoui dans la trame de la ville qu’il fait gronder et hoqueter au rythme des mots, en mitraillant les idéologies et les croyances. » (Timour Muhidine)

Ce livre me plaît parce qu’il échappe aux modes, au chic, aux frissons garantis.

Pas d’épate, mais de la sincérité, une indépendance totale, et une véritable foi dans l’acte photographique.

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Vue sur le Bosphore depuis le musée SALT Galata (Musée d’art contemporain), 2015 ©Philippe Dupuich

Yeralti Istanbul, de Philippe Dupuich, est une ode, en noir & blanc et couleur, à la ville plurielle, au Bosphore qui la borde et à son peuple.

Quinze millions d’habitants, deux continents, et un observateur muni de son boitier inventant un livre hybride.

Le mot Yeralti, du nom de la mosquée située dans le quartier de Beyoglu, quartier occidentalité de la ville, est une évocation de la culture alternative y régnant, mêlant la musique arabesk, le rock le plus libre, les films d’horreur, l’imaginaire de la mode et les traditions vernaculaires.

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   Hologramme publicitaire dans le nouvel aéroport d’Istanbul, 2016 ©Philippe Dupuich

« Et il y a, précise en préface l’auteur, la veine subversive et rebelle de la littérature turque, sa face d’ombre représentée par Ece Ayhan, Tezer Özlü, Mustafa Irgat, Kanat, Güner, naufragés de l’existence, poètes maudits et idoles des lecteurs d’aujourd’hui. » 

Entre 2013 et 2020, le photographe français s’est approché au plus près de ce mouvement underground informel, se laissant toucher à la fois par la beauté de la ville, de jour comme de nuit, sa diversité architecturale, ses contrastes culturels, et par les visages des habitants.

La Tour de Galata le soir venu est un véritable vaisseau spatial, somptueux et inquiétant.

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Propulsée au devant de la scène littéraire internationale depuis son incarcération en août 2016 puis sa libération cinq mois plus tard, Aslı Erdoğan est une romancière, nouvelliste et chroniqueuse traduite dans de nombreuses langues. Son dernier roman traduit en français Requiem pour une ville perdue, est paru chez Actes Sud en juin 2020. Son oeuvre a été distinguée par de nombreux prix, dont le Prix Simone de Beauvoir en 2018, 2017 ©Philippe Dupuich

Philippe Dupuich propose un embarquement du regard, une forme de désorientation, dans un opus où les esthétiques sont aussi diverses que les situations représentées.

Un homme dort sur le tapis d’une mosquée, tout va bien, tout est paisible.

Dehors, il y a des tags, et des drapeaux nationaux.

Des hôtels et restaurants de luxe, des palais décatis, des musées, et des rassemblements politiques.

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Sur la place Taksim, hommage à Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), fondateur et président de la République de Turquie, 2017  ©Philippe Dupuich

Dans le quartier populaire de Cukurcuma, Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature, a créé Le Musée de L’innocence.  

De la musique, des édifices religieux, des supporters de football, et la moire oublieuse de la mer de Marmara.

Chez l’empereur Justinien – la fameuse Citerne Basilique dans le quartier de Sultanahmet -, on a la tête à l’envers, et la peau toute verte.

Le révolutionnaire Nazim Hikmet n’est pas oublié, et la rue parle dans toutes les langues.

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Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature, a créé « Le Musée de L’innocence » dans le quartier populaire de Cukurcuma, 2017 ©Philippe Dupuich

De vieilles maisons en bois tombant en ruine, des déchets, et des beautés traversant le temps, à la façon spiralaire des escaliers Carmondo.

Dans sa deuxième partie, Yerlati Istanbul est constitué de portraits accompagnés des paroles des personnes photographiées.

La romancière Asli Erdogan portant une sorte de béret – on se souvient de son incarcération en août 2016, entraînant une vague de protestation internationale – fume une cigarette, souriant tout en s’interrogeant probablement sur les intentions du regardeur.

L’écrivain underground, Hakan Gündey, photographié à Lille, publié notamment aux éditions Galaade, arbore un tee-shirt de pirate à tête de mort, et un regard rempli de mélancolie – il a obtenu en 2016 le prix Médicis étranger.

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Sur Burgazada, une des neuf îles des Princes, 2015 ©Philippe Dupuich

Apparaissent alors, page après page, les visages de la littérature turque contemporaine la plus vivante (je ne suis pas spécialiste), ainsi que celui d’artistes renommés : l’auteur d’origine kurde Murat Özyasar, Yigit Benet (publié chez Actes Sud), l’écrivain Ufuk üsterman, la comédienne Serra Yilmaz, le poète et musicien Küçüc Iskender, poète et romancier Altay Öktem, l’auteur Niyazi Zorlu, Su Polat (qui vit à Paris, « des airs de Joyce Mansour turque », le caricaturiste Metin Üstündag, Enis Batur, « pape de la littérature expérimentale », le critique de cinéma Giovanni Scognamillo, « figure incontournable de la culture Underground », l’activiste et féministe Defne Sandalci, le journaliste Ragip Duran, l’essayiste Ilyaz Bingül, le romancier et critique Emrah Serbes, le slameur Franko Buskas, l’éditrice et poètesse Birham Keskin, l’écrivain Isahag Uygar Eskiciyan (portrait de couverture), le traducteur Isik Ergüden, le poète et traducteur Mehmet Said Aydin, le poète Hüseyin Avni Dede, les romanciers Süreyya Evren, Halil Ibrahim Özcan et Ayhan Geçgin, ainsi que, par sa tombe, le romancier Metin Kaçan.

On le comprend maintenant, Yeralti Istanbul n’est pas qu’une ode à la ville géniale, mais aussi, par la diversité des noms réunis ici, un hymne à la liberté de créer, de dire et de penser.

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Philippe Dupuich, Yeralti Istanbul, texte Timour Muhidine, conception graphique Pascal Knopfel, coédition Du Nord Cru – Empreinte temps présent, 2022, 128 pages – 600 exemplaires

Philippe Dupuich – site

timour.muhidine@gmail.com

Yeralti Istanbul – éditions Empreinte

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