La femme massacrée et la possibilité d’une île, par Sophie Martin, écrivain

Unica Zürn

« Il ne faut pas être beaucoup féministe pour devenir misogyne ; pour être souvent humiliée de la complaisance des femmes envers ceux qui les découpent et emportent en morceaux. »

Il y a dans les phrases de Sophie Martin, alias Sophie Koltcha (La Fille de l’air, Mercure de France, 2013 ; L’Eau, 2018), une rage claire, et, pour le rythme, un battement régulier qui est celui de la pensée assurée.

Ses trois livres publiés aux éditions rochefortaises Les Petites Allées – Îles, Pour en finir avec la femme coupée en morceaux, L’Eau – se lisent en moins d’une heure, mais quel impact dans la frappe – c’est l’inattendu d’une vague un peu plus haute que les autres vous renversant, vous sonnant, vous lessivant.   

Ils forment le portrait d’une femme, trop eau pour ne pas être couteau, trop conciliante pour ne pas être tranchante, trop adaptable pour ne pas être marginale – par l’écriture, ce désespoir des mères.

L’enfant fut ignorée, ou à peu près, l’adulte, d’abord coulante, apprendra à décider.

« Quand j’étais enfant, les adultes étaient immuables. Ils ne manifestaient pas d’émotions, sinon parfois des colères surnaturelles. Ils ne me demandaient pas mon avis et jamais ils ne m’ont donné l’impression que mon existence pouvait influencer ou embarrasser la leur. »

La jeune femme, ayant grandi dans les règles de l’art, connaît maintenant la sexualité, et le regard d’un amant, appelons-le, après lecture de Pour en finir avec la femme coupée en morceaux, le dépeceur.

Il a du mal à bander, et le voici qui s’écrie, devant sa proie alanguie : « ‘C’est dommage, avec tant de belles choses à disposition.’ Je me suis recroquevillée et j’ai commencé à le mépriser (et moi avec, qui avait voulu me montrer). ‘De belles choses à disposition’ : qu’est-ce qu’il se figurait ? Moi je me figurais ça : un plat d’argent et dessus : mes seins découpés, comme ceux dans les tableaux d’Agathe de Catane, martyre ; à côté, mes fesses (pas de martyr répertorié) ; sur le bord, mon clitoris avec ses deux prolongements enroulés (idem) ; un peu plus loin sur la nappe blanche, flottant à la surface d’un verre d’eau trouble, mes yeux, nets et entiers comme les yeux peints de sainte Lucie. »

L’inégalité de genre est flagrante : « Pourquoi n’a-t-on pas d’hommes, me demandais-je, qui porte pour son martyre, sur un plat d’argent, son sexe coupé ? »

Oui, pourquoi ?

Constat, avec un poil d’excès : « On dit d’un homme qui rend constamment service : ‘C’est une crème.’ Jamais d’une femme. D’une femme, on pourrait dire : ‘C’est une serpillière.’ On préfère ne rien dire. »

Quelle possibilité pour les femmes ? Commencer par être égoïste ?

« Oui : d’abord se faire un squelette, égoïstement, et ensuite, une fois cette structure porteuse acquise – peut-être bien ce qu’ils appelaient une âme, disant que nous n’en avions pas – et faisant partie du développement irréfléchi de chaque génération, se permettre tous les mouvements de générosité, qui ne pourront plus nous défaire. »

Heureusement, pour se refaire, il y a les îles, autrement dit les clairières.

Îles est ainsi une réflexion sur ces territoires précisément délimités où se retrancher pour prendre de la hauteur.

« Quand je vivais à Brest, écrit Sophie Martin, et que j’avais trop d’ennuis au travail, je descendais au port le samedi matin et prenais le bateau pour Ouessant. Un chef devient peu de chose, vu d’une île. »

Et de fait, il n’est pas si rare de rencontrer en ces déserts bretons des femmes ayant dans leur bouche buée désir de liberté et lames de couteaux.

Sophie Martin, Îles, Les Petites Allées (Rochefort), 2022, 18 pages

Sophie Martin, Pour en finir avec la femme coupée en morceaux, Les Petites Allées (Rochefort), 2020, 18 pages

Sophie Koltcha, L’Eau, Les Petites Allées (Rochefort), 2020, 18 pages

https://www.lespetitesallees.fr/2022/07/09/sophie-martin-nous-parle-%C3%A0-travers-son-nouveau-texte-%C3%AEles/

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