Pier Paolo Pasolini, poète hérétique, par Hervé Joubert-Laurencin, chercheur

« Vers quarante ans, je m’aperçus que je me trouvais à un moment très obscur de ma vie. Quoi que je fisse, dans la « Forêt » de la réalité de 1963, année où j’étais arrivé, absurdement impréparé à cette exclusion de la vie des autres qui est la répétition de la sienne propre, il y avait la sensation d’obscurité. Je ne dirais pas de nausée ou d’angoisse : au contraire, dans cette obscurité, à vrai dire, il y avait quelque chose de terriblement lumineux : la lumière de la vieille vérité, si l’on veut, celle devant laquelle il n’y a plus rien à dire. » (Pier Paolo Pasolini, Poète des cendres, 1966-67)

Pour avoir été le maître d’œuvre du superbe double volume – sous coffret cartonné -, Ecrits complets d’André Bazin, publié chez Macula en 2018 (je l’avais alors chroniqué dans Artpress), Hervé Joubert-Laurencin, professeur d’esthétique et d’histoire du cinéma à l’université Paris Nanterre, se doit de posséder une place d’honneur dans le panthéon de la cinéphilie mondiale.

Après un passionnant Accatone de Pier Paolo Pasolini. Scénario et dossier (Macula, 2015), paraît de ce chercheur exigeant fou de travail, toujours chez le même éditeur, un ouvrage essentiel, Le Grand Chant. Pasolini. Poète et cinéaste.

La réception française de Pasolini (1922-1975) s’attache surtout à son cinéma, mais au fond l’écrivain a davantage produit que le cinéaste, qui était essentiellement poète, romancier, inventeur de formes.

On découvrira notamment ici à partir d’archives inédites, outre un très complet inventaire de l’œuvre littéraire de Pasolini jusque 1960, son formidable engagement comme scénariste – très méconnu -, ayant eu lieu avant sa propre production de réalisateur entamée à presque quarante ans.

Pasolini fut une comète, un météore, une fulgurance.  

On le considère quelquefois comme un auteur frioulan monté de Casarsa à Rome au début de 1950 avec sa chère mamma à la suite d’une affaire de mœurs, mais tout est plus complexe, tout se déplace toujours chez cet admirateur de Marcel Proust.

« Il ne s’agit pas de nier l’aspect maternel du frioulan de Pasolini, mais de remarquer qu’il est, dès l’origine, si l’on peut dire, pris dans un jeu linguistique complexe, qu’il est une glossolalie ludique plutôt qu’un enracinement, une langue de nuages plutôt que du terroir. »

On sait que la mort de son grand frère de trois ans plus âgé que lui, Guido, partisan antifasciste tué en février 1945 par des traitres de son propre camp, fut un drame fondateur – on peut songer aussi à celui de Jack Kerouac.

Pasolini est enragé, engagé, cherchant la sainteté dans les bas-fonds et trouvant le crime crapuleux – Hervé Joubert-Laurencin, poursuivant l’enquête interminable (voir en fin de volume), penche pour un assassinat commandité par la multinationale italienne ENI, dont le chapitre 21 de Pétrole devait révéler les agissements mafieux.  

Il rejoint le PCI, en est exclu pour homosexualité, continuant à se battre par la bande pour le peuple, devenant peu à peu, à son grand désespoir, petit-bourgeois.

L’essayiste voit ainsi dans le motif de la « trahison mélancolique » un thème structurant la vie de Pasolini – n’a-t-il pas abjuré avec Salo la formidable force vitale de la Trilogie de la vie ? -, le cinéma venant après l’abandon de la poésie, mais bien sûr tout est plus complexe.

Le poète des mots devient celui de l’action en mouvement.

C’est ainsi qu’il écrit en 1966 : « Et puisque je ne peux revenir en arrière […] / en tant que poète je serai poète de choses. / Les actions de la vie seront seulement communiquées, et seront, elles, la poésie, puisque, je te le répète, il n’y a pas d’autre poésie que l’action réelle. » 

On apprend dans cette monographie attentive aux recherches les plus récentes, d’abord avec étonnement, puis avec ravissement, que Pasolini – Heiner Müller l’avait pressenti – lisait Walter Benjamin, qu’il le citait parfois, qu’il le méditait.

Comment en effet ne pouvait-il pas être particulièrement sensible à cette pensée fameuse tirée de Sur le concept d’histoire : « Les actes de culture sont aussi des actes de barbarie. » ?

Capable de symboliser et représenter la violence et la mort, Pasolini fut constamment harcelé par la justice – reprendre par exemple les actes du procès pour outrage à la religion consécutif à la sortie de La ricotta -, son énergie fut démesurée.

« Le cinéma fut pour beaucoup dans l’accélération de cette course à la vie : tout d’abord parce qu’il fut le lieu théorisé et pratiqué de la vitalité, « langage de la réalité » et empreinte à jamais fixée du rire de Ninetto, en même temps que le théâtre de la corruption, de l’oxydation des corps et des lieux. (…) A quarante ans, et jusqu’à la fin de sa vie, Pasolini vit donc librement à Rome, avec sa mère (la petite-cousine de Pier Paolo, Graziella Chiarcossi, viendra en 1963 vivre avec eux). Sa vie de cinéaste est certes mouvementée, il voyage beaucoup, dort peu, écrit énormément, consacre, comme il l’explique vers 1960, un tiers de son temps au cinéma, un tiers à l’écriture, et un tiers à la vie – c’est-à-dire entre autres au sexe, à la drague homosexuelle nocturne. Cependant, le cadre général de cette vie privée et publique reste inchangé en quinze ans. »

Pasolini, en quelque sorte hériter des troubadours, évoque devant la caméra de Jean-André Fieschi, en 1966, l’influence de l’ab joi (de joie) provençal : « Cette expression, ab joi, est peut-être l’expression -clé de toute ma production. Je veux dire que j’ai écrit pratiquement ab joi, c’est—à-dire en dehors de toutes mes déterminations, de toutes mes explications, de toutes mes définitions culturelles. Le signe qui a dominé toute ma production est cette sorte de nostalgie de la vie, ce sens de l’exclusion qui cependant n’ôte pas l’amour pour la vie, mais l’accroît. »

Comme le conteur benjamin, Pasolini, qui fut l’élève de Roberto Longhi à Bologne à la fin des années 1930, ne cessera de dire, de filmer, de chanter, cette nostalgie, avec une vitalité frénétique, mais aussi l’impureté, la trahison, le mystère, la grâce, la saloperie.

Hervé Joubert-Laurencin, Le Grand Chant. Pasolini. Poète et cinéaste, Editions Macula, 2022, 864 pages – 87 illustrations

https://www.editionsmacula.com/livre/168.html

Pour les cent ans de la naissance de Pasolini, paraît également chez Gallimard une biographie rédigée par René de Ceccatty, dont on connaît l’amour de l’Italie (Sibilla Aleramo, Pétrarque, Alberto Moravia), revenant lui aussi sur l’assassinat du poète civil.

On retrouvera ici l’ombre de Benjamin : « C’est la double appartenance au mysticisme et au marxisme qui a en partie déterminé son parcours. »

Maudit Pasolini ? « Son œuvre écrite est réunie en dix volumes (de mille deux cents à deux mille pages chacun), auxquels doivent être ajoutés deux tomes de correspondance. Des éditeurs, des directeurs de journaux, des producteurs lui ont fait confiance. Il leur a fait, de son côté, gagner beaucoup d’argent. Ses romans étaient des best-sellers, ses films ont été à quelques exceptions près (La Rabbia, Uccellacci e uccellini, Comizi d’amore, Médée) des succès assez considérables, ses articles étaient attendus dans la presse (de droite et de gauche), ses recueils de poèmes obtenaient immédiatement une notoriété peu commune. De son vivant, Pasolini a été considéré comme un poète majeur. Ses apparitions publiques dans les établissements culturels créaient de véritables émeutes. Après sa mort, il a été enseigné dans les écoles, comme un homologue, au XXe siècle, de Dante et Leopardi. »

Pasolini n’était pas un isolé, mais il était seul.

On peut tout lire, il faut tout lire, et arrêter le temps.

René de Ceccatty, Pasolini, Gallimard, Folio Biographies, 2022, 320 pages

https://www.gallimard.fr/Contributeurs/Rene-de-Ceccatty

https://www.leslibraires.fr/livre/20461734-pasolini-le-grand-chant-poete-et-cineaste-herve-joubert-laurencin-macula-editions?affiliate=intervalle

https://www.leslibraires.fr/livre/20050691-pier-paolo-pasolini-rene-de-ceccatty-folio?affiliate=intervalle

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s