Moi, infant d’Espagne, par Serge Airoldi, écrivain

Vue sur la baie, 1921, Juan Gris

« Songes-tu parfois aux cris d’un combat, à ces hurlements terrifiants, ces bandits barbares qui demeurent dans la pire des mémoires, ce déchirement ultime avant l’autre empire ? Songes-tu à un visage, à un effroi particulier ? L’éclair de glace qui passe dans un regard et ton glaive qui tue. Ta lame, ta furie. »

L’un des livres les plus enthousiasmants de cette rentrée (littéraire ?) passera peut-être inaperçu, publié chez un éditeur confidentiel, spécialisé dans les textes courts et les objets littéraires à poster, Les Editions Pneumatiques (Dominique Huet et Nicolette Cook), situées dans le Maine-et-Loire à Beaulieu-sur-Layon.  

Et pourtant quelle langue, quelle liberté, quelle faculté d’invention dans les nouvelles composant Le dernier carré de Serge Airoldi.

Le genre de la nouvelle offre à l’auteur la possibilité d’un moi multiple, et de lier finement par-delà l’espace et le temps personnages et situations, vocables et idées.

En son plurivers – on remarquera ici, dans la conception du livre, la dynamique des typographies singulières s’accordant notamment aux sous-voix des exergues -, Serge Airoldi convoque, dans le premier de ses textes, à la fois Isidore Ducasse (« Je te salue, Artiricon Apullius Lucillius », ce vieil océan humain) et Gustave Flaubert (l’art de Salammbô)/Marguerite Yourcenar dans la capacité à créer par le verbe un monde, une époque, une atmosphère, une étrangeté, ici l’Empire romain peu à peu gagné, fracturé, par l’inébranlable du monothéisme chrétien.  

Il y eut le temps des conquêtes, des chevauchées folles, des massacres, puis il y a celui de la remémoration, de la recréation, de l’adieu dans la dernière flambée du verbe.

Morceaux de bravoure, hypotyposes, aveux déchirants forment la substance de l’apostrophe de Dioclétien l’Imperator, fils de parents affranchis, à son ami, son frère, Lucillius.

« Te souviens-tu de ces nuits de libations, de festins et de femmes noires, ces merveilleuses nubiennes, fines et fuselées, aux lèvres ourlées et aux seins parfaits dont les hanches lumineuses et le territoire ombreux jouissaient de nous et de notre semence ? »

Mais les chrétiens sont là désormais, qui préfèrent les faibles aux forts, les méprisés aux glorieux, les abandonnés aux guerriers vainqueurs.

Au soir de sa vie, Dioclétien semble comprendre cela, dont le salut viendra peut-être d’une conversion ultime.

Dans Le dernier carré, on se confie, et on se suicide (nouvelle La lettre de William Schorr, personnage que le premier bulletin de La Révolution surréaliste, daté du 1er décembre 1924, évoque), on se débonde en se tuant.

« Quand cette lettre te parviendra, je ne serai plus de ce monde, ma chère maman. Lui ai-je jamais appartenu ? Qu’ai-je accompli de ce passage ? Il n’est plus temps de s’interroger sur cette présence au monde, ce monde de sable, d’abusion comme en était persuadé Villon, et d’illusions et de désillusions encore plus vastes. Malgré ce rien de rien, il faut aller au-devant. Il faut tirer les conclusions. »

Est-on vraiment au monde ?

Faut-il la balle engagée dans le barillet d’un Smith & Wesson M1917 pour comprendre enfin la valeur de la vie ?

Un tableau de Juan Gris, ami du narrateur, suffira-t-il à vaincre l’arme pointée sur la tempe ?

Dans l’Espagne franquiste – comme dans la Bretagne francisée, passée aux forceps de la République monolingue -, les enfants basques sont sommés de changer de prénom.

Mais, lorsque l’on aime comme Koldobika – appelé désormais Luis – Le dernier des Mohicans, tout espoir n’est pas perdu, qui verra en son peuple les Indiens filmés plus tard à Sarajevo par Jean-Luc Godard (film Notre Musique) métaphorisant, devant Mahmoud Darwich répondant aux questions d’une jeune journaliste israélienne, les Palestiniens et persécutés de toujours.

La punition des petits récalcitrants d’Euskadi continuant à parler leur langue ? Porter une pierre, jusqu’à ce qu’un autre élève la reçoive, pierre de honte dont Koldobika fera une gloire avant qu’elle ne se change en une phrase de Jacques Derrida : « Tout langage est hanté par un spectre sacré : le pouvoir de nommer, et nous fait vivre au-dessus d’un abîme : le nom de nom, transcendant et plus puissant que nous. »

Un livre contenant une pierre noire de plusieurs tonnes peut-il tuer ?

Cette roche posée dans la mare de la consanguinité des enfants de la dynastie des Habsbourg pourra-t-elle absorber une fois pour toute le mal endémique, ou au contraire en éclabousser tout l’espace et le temps alentours ?

Ecoutons se livrer Charles d’Autriche dans la nouvelle Le livre qui tua, infant d’Espagne haïssant l’humanité, ses beaux sentiments et ses discours connexes, ayant demandé à l’horloger Louis de Foix d’inventer un livre si pesant qu’il pût tuer un homme : « Il se dit que je suis chétif, stupide, épileptique, et que mon prognathisme est hideux, insupportable à regarder. Il se dit que ma langue est énorme, que ce handicap rend très incertaine mon élocution et me fait baver en abondance. Il se dit encore que je n’ai parlé qu’à l’âge de quatre ans et n’ai marché qu’à huit. Il se dit, mais c’est abuser de ma patience et mon honneur et de mon rang, que je ne sais ni lire ni écrire. Il se dit que l’on me surnomme « El Hechizado », L’Ensorcelé. Il se dit que je suis impuissant et que mes hallucinations sont féroces. Il se dit encore, qu’une fois, j’ai pris un de mes domestiques pour un loup et que j’ai tué. Sauvagement. Qui dira le contraire du fait que ses dents en forme de sabre me menaçaient et ses griffes et son regard torve, jaune, mauvais et ses oreilles pointues et son sabir maléfique ? Que se dit-il encore sinon que de sournoises céphalées m’assaillent en permanence, que j’en deviens fou, que les urines me causent mille douleurs infernales, que ma thyroïde subit toutes les carences du monde. C’est tout ce qui se dit Et c’est vrai. »

Jérôme, l’accablé appelé, est au désert (nouvelle Servitude du siècle), qui se souvient de Paul et du génial Augustin : « Le monde s’en va, le monde est vieux, le monde succombe, le monde est déjà haletant de vétusté, mais ne crains pas, ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle. »

Comment trouver le calme ?

Faut-il sombrer en Christ pour enfin s’alléger ?

Retrouve-t-on notre royauté en abandonnant tout pouvoir, comme le peintre de Discretio se promenant nu dans le Portugal de Salazar ?

« Dans la cellule, où il passa plusieurs jours entre des interrogatoires invraisemblables, il aurait murmuré : « Même dans le cul du diable, une petite lumière est possible. » »

Irène l’Athénienne a-t-elle eu raison de se battre contre les iconoclastes et de redonner aux images – relire les propos tenus lors du concile de Nicée de 787 – leur statut quasi divin ?

Qu’en pensent les iconographes du magazine Le Nouveau Détective ? Et les zélateurs de Martin Parr ?

Le dernier carré ? A lire avant la (prochaine) rentrée (s’il y en a une, nous avons la culture du naufrage par celui de la culture), dernier carat.

Serge Airoldi, Le dernier carré, nouvelles, illustrations Elie Crespin, conception graphique Esther Folleas, Les Editions Pneumatiques, 2022, 124 pages

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