Georges Bataille à la Banque de France, par Yannick Haenel, romancier

« J’étais très loin dans la nuit, traversé par les époques, accroupi dans le désert du Sinaï près d’un fagot de bois ou contemplant l’aurore au bord d’une mer grecque, allongé à l’intérieur d’un temple, mais toujours guidé par l’éclat d’une lame de couteau. »

Quelquefois, le souffle est puissant, brûlant.

C’est alors un feu grégeois de phrases, une myriade de brasiers éparpillés sur chaque page formant la substance d’un livre échappant à toute forme d’arraisonnement.

Dieu vomit les tièdes, comme le fait aussi la littérature.

Il y a chez Yannick Haenel des livres où la flamme est peut-être plus haute encore que d’autres, où rien n’est plus essentiel que l’intensité de ce qui s’invente par l’écrit.

Cercle (2007), Tiens ferme ta couronne (2017), La solitude Caravage (2019) et Notre solitude (2021) font partie de ces œuvres qui débordent, élargissent le champ de l’expérience sensible, et convoquent une pensée atteignant le cœur de l’impossible, du mal, de la beauté, du salut.

Le Trésorier-payeur, où s’exprime un plaisir romanesque renouvelé, presque neuf dans le goût de la construction des situations et des personnages, est sans nul doute de ces livres dont on se dit que l’auteur y a déposé son âme, et sa fantaisie.

Une offrande sans componction, la transmission d’un feu de vie dans une ébriété du style relevant à certains moments de la sprezzatura stendhalienne.

Le Trésorier-payeur est un livre sur la dépense, sur le plaisir, sur les lieux fondateurs.

Un livre constellé de femmes et de gouttes de rosée, d’éclats d’or et de vide, de rire et de folie.

C’est un traité d’économie générale – la ruine et la consumation comme vérités dernières de l’économie – avec des personnages ardents, un jardin merveilleux, une crypte secrète, l’ovale tant désiré d’un visage de femme.

Comme dans tous les grands romans, il s’agit d’une expérience intérieure, d’un apprendre à vivre enfin, mieux encore d’une initiation menant à des mystères que seuls les lecteurs ayant déposé leur armure forgée par les conditionnements sociaux pourront pleinement accueillir.  

A partir d’un texte écrit pour une exposition à laquelle Yannick Haenel a participé à LaBanque de Béthune en 2016 – commissariat Léa Bismuth – questionnant sous la forme d’une mosaïque d’œuvres radicales et superbes (Antoine d’Agata, Kendel Geers, Laurent Pernot Anne-Lise Broyer, Eric Rondepierre, Michel Journiac, Pierre Klossowski, Clément Cogitore, mounir fatmi, Benoit Huot…) la notion de dépense, l’auteur de Introduction à la mort française (2001) a imaginé le destin d’un jeune philosophe devenu banquier portant le même nom que celui du génial animateur des revues Documents et Acéphale, et cherchant à « assigner des fins splendides à l’économie » – un nom qui par ailleurs, fait extraordinaire, fut aussi celui du trésorier de l’institution entre 1999 et 2007.

Don, dilapidation, gratuité.

Sacrifice, énergie, sang.

Rencontre, chance, richesse. 

« La seule vraie dépense, c’est la disparition », mais qui « laisse toujours derrière elle les poubelles d’une vie », un reste qui peut-être unit.

Dans la première partie de son livre (XXIe siècle), Yannick Haenel rappelle sur le ton de la confidence alerte,  en une cinquantaine de pages, la portée destinale d’une exposition ayant eu lieu dans la totalité de l’espace d’une banque transformée en un centre d’art regardé comme un château shakespearien habité par une chouette appelée dame blanche, mais aussi la façon dont son dispositif romanesque s’est constitué, notamment à partir de la rencontre des membres de la confrérie des Charitables de saint Eloi qui depuis la peste du XIIe siècle et encore aujourd’hui s’occupe d’enterrer les morts après avoir porté dans la ville leur cercueil.

La deuxième partie (fin du XXe siècle) commence par un baiser, celui du Trésorier-payeur à son épouse Lilya, dans la saveur duquel le roman s’écrira, et dont il n’est au fond que l’histoire.

Il y a les chiffres, les dossiers de surendettement à traiter, la routine des opérations bancaires, et il y a leur envers, l’amour fou, la rencontre des sexes, l’existence poétique, la présence subtile des oiseaux.

L’homme qui aimait les femmes – le motif truffaldien irrigue le livre – ne souhaitait finalement s’unir qu’à l’ultime, l’accomplie, miracle d’une apparition ayant eu lieu dans un cabinet dentaire entre les photographies du Pavillon d’or et du Pavillon d’argent situés à Kyoto, présence physique précédée d’une voix, qui fut celle d’une femme mystérieuse ayant prononcé un éloge de l’amour lors d’un enterrement dans une commune du Nord où l’on ne penserait pas d’abord qu’elle est peut-être l’un des lieux de l’infini.

Etudiant  à Rennes aux alentours de 1986 – Yannick Haenel se souvient ici de ses années d’études et de dérives nocturnes dans une ville où la musique jouait un rôle prépondérant –, apprenti philosophe ayant choisi l’économie après avoir vécu une extase devant le portail de la Banque de France de Paris lors d’un stage d’été, Georges Bataille est le nom d’un jeune homme désigné par Minerve ayant eu l’heur d’accéder au cœur même du pouvoir – descendre jusqu’aux réserves d’or de notre pays, puis en revenir, comme on fait l’expérience d’une catabase -, avant que de s’en détourner pour de plus hautes valeurs.

Les personnages défilent, le plaisir de les créer est évident : Rousselier, l’encyclopédiste gouailleur ; l’ami, le double, Jean Deichel, personnage récurrent des romans de Yannick Haenel, fou de littérature ; Charles Dereine, le directeur de la Banque de France de Béthune portant smoking et nœud papillon, mais ne se prenant pas pour un notable, à la différence de son successeur, le méprisant Blagnac ; Vergnier la teigne ; les Walski, couple perdu, sans argent, au bord du suicide, que Bataille héberge dans le royaume de sa maison au  jardin édénique ; Yvon Berhier, journaliste retors de La Voix du Nord ; Casabian, le brocanteur haïtien ; Victor Malanga, patron de l’usine locale de l’entreprise Bridgestone.

Et les femmes, pour la plupart irrésistibles : Katia Cremer, la directrice de la communication au charme de succube ; Bénédicte, grande connaisseuse du tableau du Caravage se trouvant à Naples, Les Sept Œuvres de miséricorde, jolie rousse pétillante ne portant pas de soutien-gorge, et ayant vécu une expérience mystique ; Eszter, étudiante comme Bataille à la Business School de Rennes, « Rita Hayworth punk » ;  la mutique Valérie Moignard, collègue de travail ; Annabelle la libraire, reine du désir le plus libre déclarant haut et fort : « Quand on jouir, on vide les coffres. » ; Nadège, l’entrepreneuse mélancolique ayant racheté la structure d’Emmaüs à Béthune ; et enfin, la plus importante de toutes, Lilya Mizaki, la femme-amour, dont les grands-parents moururent à Hiroshima.

« Je pense que la caresse est le nom secret du temps, écrit le narrateur en prolongeant une pensée de Nabokov placée en exergue, sa vraie substance, sa matière éblouie. Il y a une douceur intérieure du langage, qui est sa richesse cachée. C’est ce que Lilya et le Trésorier découvraient à travers leurs étreintes. »

Le Trésorier-payeur est un livre dont le lieu central est un tunnel, creusé entre une maison particulière et une banque symbole de l’Etat dans une ville modeste ayant subi lourdement les effets de la désindustrialisation.

« Il se demanda, s’interroge avec lui le narrateur, s’il existait un endroit au monde où la lutte s’interrompt, où les échanges s’arrêtent, où le marché n’existe plus. Etait-ce sous la terre, dans le silence des grottes ? Etait-ce entre les cuisses des femmes ? »

Plus loin : « En fait, il n’allait pas étudier pour comprendre comment on gagne de l’argent, mais pour savoir ce qui gît au fond des grottes. »

Y gît un espace de paix – comme l’extrémité de la cavité où se réfugie le Robinson de Michel Tournier -, mais y gît aussi un tombeau d’où ressusciter, lieu d’accès aux royaumes souterrains peuplés de lingots d’or transformés par la logique de la dette exponentielle voulue par le capitalisme de la finance débridée en purs chiffres de néantisation (faire crever les pauvres sous le poids d’une faute originelle – manquer d’argent – les réduisant, par l’effet mécanique de son alourdissement, à la vie nue, puis à la mort).

Il faut un trou, un territoire préservé où offrir aux dieux la chance de se révéler, et aux êtres d’aller se renouveler au contact de leur nuit originelle.

On lit dans Le Trésorier-payeur, comme dans chacun des livres de Yannick Haenel, des phrases qui sont des joyaux de vérité, à considérer comme des mantras, ou des prières inversées : « Toujours le calcul prélude aux orgies de mort. » ; « Le monde est en proie à des attaques qui sont invisibles. » ; « Le monde vivait à l’intérieur d’une crise qui avait fini par l’avaler : il n’y avait plus de monde, juste une interminable crise – et pire qu’une crise : un krach. » ; « Car la crise, depuis le 15 août 1971 [jour où Nixon décide de suspendre la convertibilité du dollar en or, ouvrant le marché à la spéculation illimitée], avait pris la place du monde, elle avait pris toutes les places, il n’en existait plus aucune autre, il n’y avait plus que la crise, il n’y avait plus que le 15 août 1971. » ; « La société ne cesse de dépouiller ceux qui n’ont rien ; elle veut, en leur prêtant l’argent qui les asservit, que mêmes les pauvres participent au banquet funèbre de la dette : ce fonctionnement s’appelle l’économie. » ; « Selon lui, le capitalisme reproduisait obscurément à travers son mécanisme la plus antique des procédures, c’est-à-dire le sacrifice. Il lui fallait sa part de victimes. L’objet du capitalisme, c’est le profit ; et la part inavouable du profit, c’est la mise à mort. »      

Mais ce livre est aussi un éclat de rire continu, une immensité de joie déchirant le calcul, la possibilité de l’amour comme force alchimique universelle.

Le père d’Anne de Bretagne put déclarer, solennel et heureux : « Amis, vous qui m’écoutez, sachez-le, il n’est trésor que de liesse. »

Une féérie de liesse tentant le dépassement de la métaphysique de l’argent par l’amour, tel est Le Trésorier-payeur.

Il sera lu, mais il faudra le relire souvent, pour ne pas oublier que la dépense est aussi charité.

Yannick Haenel, Le Trésorier-payeur, collection L’Infini, Gallimard, 2022, 420 pages

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Infini/Le-Tresorier-payeur

https://www.leslibraires.fr/livre/20807088-le-tresorier-payeur-yannick-haenel-gallimard

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