Milan Kundera, les silences d’un maître, par Ariane Chemin, journaliste


FRANCE, Rennes: Tchecoslovachian writer Milan KUNDERA with his wife Vera.

Il y a chez Ariane Chemin un respect et un amour de la littérature qui touchent profondément, et dont chacun de ses textes, notamment pour le journal Le Monde, continue, quel que soit le sujet de ses articles – ses lecteurs réguliers peuvent aisément le percevoir -, de témoigner.

Les chanceux du Banquet de Lagrasse (Aude, été 2022) se souviennent de son éloge de la journaliste et écrivain Svetlana Alexievitch, qui écrivait, dénonçant le bellicisme russe, dans son discours de Prix Nobel de littérature 2015 : « J’ai toujours été curieuse de savoir combien il y avait d’humain en l’homme, et comment l’homme pouvait défendre cette humanité en lui. »

Cette curiosité sans relâche doublée d’un grand professionnalisme anime ainsi les enquête d’Ariane Chemin, journaliste très bien informée, creusant avec ténacité ses sujets, et possédant un art du récit qui emporte.

Publié d’abord sous forme de feuilleton dans le quotidien du soir français, A la recherche de Milan Kundera, que les Editions du sous-sol ont repris en un beau volume richement illustré – une édition coréenne vient de paraître – est un texte formidable en dix parties sur la vie et les silences d’un écrivain célébré mondialement.

Milan Kundera vit à Paris, avec son épouse Vera, dans une impasse du septième arrondissement, il a aujourd’hui 93 ans, et refuse d’apparaître publiquement depuis presque quarante ans.

Il ne s’agit évidemment pas pour Ariane Chemin de chercher à troubler le maître, mais de s’approcher de lui au plus près, afin d’en révéler la beauté et la complexité.

En exergue de son livre, une phrase géniale de Gustave Flaubert indique une direction interprétative majeure : « L’artiste doit s’arranger de façon à faire croire à la postérité qu’il n’a pas vécu. »

Kundera n’a pas vécu, c’est entendu, seuls ses livres existent, l’enquête peut commencer.

« La tentation de l’évanouissement lui est venue après le succès de L’Insoutenable légèreté de l’être, en 1984. Cette année-là, il accepte l’invitation de Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes ; mais déjà – la photo restera – il tend les mains devant son visage pour tenir à distance l’objectif, exactement comme Philip Roth. Un vendredi soir de janvier, je découvre à la télé ses yeux bleus et ses mots languides. La retenue de Kundera, son allure un peu mécanique, sa timidité et son goût du silence me paraissent reposants en comparaison du bruit et des lumières stroboscopiques de l’époque. J’aime son idée d’ériger l’intimité en valeur suprême. Il excelle dans l’introspection amoureuse. »

Pour comprendre le mystère Kundera, outre sa précieuse épouse communiquant souvent avec la journaliste par textos, des amis sont interrogés : les écrivains Benoît Duteurtre, Dominique Fernandez, François Taillandier et Yasmina Reza, l’essayiste Christian Salmon, le philosophe Alain Finkielkraut, le professeur polémiste Alain-Gérard Slama, l’éditeur Antoine Gallimard se souvenant des passages de son père Claude à Prague (il revient en France avec le manuscrit de La Valse aux adieux dissimulé dans ses bagages), la « bonne fée » et « cardinal de l’avant-garde » Philippe Sollers,  l’animateur de la revue L’Atelier du roman, le Grec Lakis Proguidis, Jack Lang, François Ricard, responsable des Pléiades chez Gallimard, l’historien Pierre Nora.

L’écrivain refuse qu’on fasse de sa vie un mélodrame, parallèle à celui de l’Europe – invasion nazie en Tchécoslovaquie (il est né à Brno en 1929), arrivée des communistes au pouvoir en 1948, Printemps de Prague, exil et installation en France en 1975, « renaturalisation » fin novembre 2019 -, ses livres, juge-t-il sûrement, sont plus importants que lui.

Son père était pianiste, musicologue reconnu (recteur de l’académie de musique de Brno), admirateur du groupe des Six (Milhaud, Honegger, Poulenc…) et de Leos Janacek (lire Le Livre du rire et de l’oubli, Les Testaments trahis et Une rencontre), dont la musique a pu influencer considérablement, des études en attestent, le sens de la composition chez l’écrivain.

Le jeune Kundera fut un militant communiste enthousiaste écrivant des poèmes, repéré par Aragon, et, à partir du virage romanesque opéré avec Risibles amours, par Sartre.

« Il n’aime pas évoquer le sujet, et ses lecteurs l’ignorent souvent, mais à Prague, ces années-là, précise Ariane Chemin, Kundera est encore un intellectuel proche du parti. »

La Plaisanterie passe la censure, le succès est retentissant, mais « Kundera veut être reconnu comme écrivain, et voilà que les journaux célèbrent l’intellectuel engagé. »

Après 1968, considéré par le pouvoir comme un « réformiste », il est exclu du parti, licencié de la FAMU, l’école de cinéma où il enseigne à Prague, ses livres sont retirés des bibliothèques, et Vera, très populaire, perd son emploi à la télévision.

Le couple est surveillé – Ariane Chemin a pu retrouver les rapports de la police secrète, près de trois mille pages montrant également que Kundera fut espionné en France, lorsqu’il était notamment, ayant bénéficié du soutien de Dominique Fernandez, professeur associé à l’université Rennes 2, où il donnera un cours sur Kafka -, avant qu’il ne déménage à Paris et n’enseigne à l’EHESS grâce à l’aide de François Furet.

Les communistes tchèques ne dissuadèrent pas Kundera d’émigrer, son exil était pour eux un soulagement, mais cherchaient cependant à sonder son état d’esprit et sa possible capacité de nuisance idéologique à leur égard.

« Milan laisse derrière lui sa mère ; Vera, le cœur déchiré, abandonne ses parents. Ils ont dû aussi confier leur chien – cet animal qui, dans les livres de Kundera, et toujours plus heureux que l’homme, tant il ignore la passion, la trahison et l’adultère. »

Il obtient grâce à Jack Lang sa naturalisation, François Mitterrand, qui l’admire, devient un ami.

Pour sa Pléiade (2001), contrairement aux usages de la maison Gallimard, Kundera veut tout contrôler, notamment les traductions dont il s’occupe scrupuleusement à partir du milieu des années 1980. L’écrivain ne garde de son œuvre que onze romans (quelques passages sont retirés), une pièce de théâtre et quatre essais.

En 1995 est paru La Lenteur, écrit en français, comme la suite de ses autres romans brefs. Cependant, le succès critique étant moindre, « les nouveaux essais de Kundera sont désormais lancés depuis l’étranger : L’Ignorance paraît en Espagne en 2000, trois ans avant la sortie parisienne, La Fête de l’insignifiance en 2013 en Italie, un an avant la France. »

 La stratégie, mise au point avec Antoine Gallimard, fonctionne, mais en 2008 a lieu la désastreuse affaire Dvoracek, du nom d’un jeune opposant au régime communiste que l’écrivain aurait dénoncé à la police (son arrestation sera suivie de 22 ans de prison) en 1950.

Que comprendre ?

Le grand homme aurait-il mystifié son existence ?

Sortant de son silence à 90 ans, l’écrivain, soutenu par ses amis de toujours, déclare : « Je suis totalement pris au dépourvu par cette chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout, de laquelle je ne savais rien hier encore et qui n’a pas eu lieu. »

Kundera, rappelle Ariane Chemin, a écrit : « On sort de l’enfance sans savoir ce qu’est la jeunesse, on se marie sans savoir ce qu’est que d’être marié, quand on entre dans la vieillesse, on ne sait pas où on va. En ce sens, la terre de l’homme est la planète de l’inexpérience. »

Une œuvre est disponible, elle est passionnante, les écrivains sont rarement des saints, la complexité est notre matière à tous.  

Diderot l’a affirmé dans Jacques le fataliste : « Nous croyons conduire le destin, mais c’est toujours lui qui nous mène. »

A la recherche de Milan Kundera se lit comme un roman d’espionnage traversant le siècle, et surtout comme un très bel aveu d’amitié.

Ariane Chemin, A la recherche de Milan Kundera, Editions du sous-sol, 2021, 140 pages

http://www.editions-du-sous-sol.com/auteur/ariane-chemin/

https://www.leslibraires.fr/livre/18431886-a-la-recherche-de-milan-kundera-un-recit-d-ari–ariane-chemin-editions-du-sous-sol?affiliate=intervalle

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