Une nuit avec Doménikos, par Léonor de Récondo, écrivain

El Expolio, El Greco (Museo de Santa Cruz de Toledo), vers 1580-1585

« Pour la première fois, / j’écoutais. / Etirements de bleu, / éclairs de blanc, / percées de vert, / étincelles de rouge, / chevauchées de brun, / dentelles de gris. »

Il n’est pas facile de faire l’amour avec un fantôme, ou alors nous ne faisons que cela, désirer et aimer des illusions, des flottaisons de corps dans des flottaisons de draps.

Cette pénétration du divin dans la chair d’une mourante, voici la mystique, voici Sainte Thérèse d’Avila, et toutes celles dont le Christ déchire le ventre.

En passant une nuit, seule ou à peu près (des caméras de surveillance, la ronde d’un gardien tentant sa chance avec la belle inconnue venue de France) dans la maison-musée de Tolède contenant des œuvres du peintre Doménikos Théotokopoulos, dit El Greco (1541-1614), la narratrice de La leçon de ténèbres espère qu’au point du jour, après avoir dansé avec les ombres, un homme aux longs doigts fins se présentera.

D’origine espagnole, violoniste et auteure de six romans, notamment chez Sabine Wespieser Editeur, Léonor de Récondo est cette femme tremblant devant la peinture, attendant tout de l’art et des fulgurances du trait, qu’il soit de l’archer-corps, du pinceau ou du verbe.

Pour la collection « Ma nuit au musée », dirigée par Alina Gurdiel, l’enfant éblouie d’un couple d’artistes – sa mère dessinait, son père était peintre, dont le carnet noir, reçu tardivement, contenait des reproductions du peintre de Candie passé par Venise puis Rome, avant de faire carrière au pays de Miguel de Cervantes – a vécu l’expérience d’une nuit obscure.

L’air de juin est en feu, Tolède brûle, les lèvres craquelées attendent d’être sauvées par des baisers de fraîcheur.

Dans son étui-fournaise, le violon lui aussi sue, qui jouera bientôt avec les particules enflammées devant des tableaux majeurs de l’histoire de l’art vécus au présent de l’émotion.

 « Quand tu seras là, Doménikos, il me faudra tout abandonner. Mes armes, l’écriture, le livre, l’espace que j’ai créé pour toi dans mon esprit. Une place de choix, mais sera-t-elle suffisante ? Je sais que tu ne viendras pas de si loin, même pour faire l’amour, si nous n’anéantissons pas nos temporalités respectives. »

S’anéantir, entrer au désert, devenir l’étranger absolu, puis, le frère prosterné de toute l’humanité.

Alternant notations personnelles et clés biographiques concernant le peintre, La leçon de ténèbres s’ouvre aussi régulièrement, comme des ponctuations d’intimité supérieure, à la poésie.

Dans la liturgie chrétienne, les leçons de Ténèbres sont jouées les matines des jeudi, vendredi et samedi saints, soit en ce moment aussi appelé vigiles, heure dangereuse entre chien et loup que les troubadours, rappelle l’historien Patrick Boucheron dans Contretemps (Seuil, 2020), appelaient le dorveille.

En sa dormance d’éveil, Léonor de Récondo voit l’enfant Doménikos échappant de peu à la morsure d’une vipère, puis le jeune homme admirateur de Dürer quittant pour l’aventure de la peinture en majesté – exécuter des icônes n’était pas suffisant pour le Crétois – sa douce aimée tant regrettée, Ariana, en son île-félicité, puis la romance tolédane avec Jeronima, autre île-refuge au goût de miel.  

Vibrant sans drame, les phrases de l’écrivain-musicienne sont calmes, apaisées, concentrées.

Il faut attendre, la chaleur est incongrue, la ville impériale espère le retour de son maître.

« Et comme personne d’autre que toi / n’en est témoin, / je te dis à mi-voix, / c’est tout l’intérieur de mon corps / qui maintenant se dénude, / se défait en lambeaux longs, / en bribes carmin, / en hardes jetées. »

La leçon de ténèbres est un hommage au père, à la peinture traversant les siècles, à l’amour, ce beau fantasme aux cheveux en cascade allongé sous les amandiers en fleurs.

« Regarde tout ce que tu peux, vole tout ce qui est à ta portée, mais n’en restitue que l’essentiel. »

Il ne faudra s’arrêter un instant d’écrire-vivre que lorsque la déesse apparaîtra devant nous et qu’elle se mettra à danser.

Tout est à reprendre.

Le combat spirituel est plus féroce que bataille d’hommes.

Les derniers jours de notre agonie seront-ils ceux, enfin, de notre illumination ?

Lux aeterna, murmure Léonor de Récondo.

Et, sois patient mon amour.

Léonor de Recondo, La leçon de ténèbres, collection « Ma nuit au musée » dirigée par Alina Gurdiel, Stock, 2020, 162 pages

https://www.editions-stock.fr/livres/ma-nuit-au-musee/la-lecon-de-tenebres-9782234088832

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