Per non dormire, par Jean-Louis Comolli, écrivain, cinéaste

Qu’elle était verte ma vallée, John Ford, 1946

« Ecrire un peu, me disais-je, repousse le terme. Ce sont les mots qui tiennent ensemble les vivants et les morts. Rien d’autre. Il est bien que le moment arrive où tout ce qui reste des vies vécues, des images portées par les souvenirs, des sensations éprouvées, des impressions partagées, où il ne restera plus, de tout ce bagage que nous passons une vie à faire, défaire et refaire, que des mots posés sur le voile du temps. »

J’avais cru naïvement que Jean-Louis Comolli n’était plus de ce monde, mais quelle courte vue puisque paraît En attendant les beaux jours, journal de forme libre de ses derniers mois, publié chez Verdier, son éditeur historique et ami.

Le titre peut être considéré comme ironique, sur fond de catastrophe et d’absurde à la façon de Samuel Beckett, mais j’y entends aussi le bel espoir populaire du Chant des cerises.

Jean-Louis Comolli, c’est une vie de combats et de réflexions consacrés à la défense de la dignité de chacun, et du cinéma, documentaire ou pas, comme territoire d’exposition de notre commune décence ordinaire.

« Toutes ces dernières années, écrit-il, par films et écrits, je me suis battu contre la domination sociale du semblant. »

Les calculs des cyniques, les spectateurs regardés comme des cibles, sont aux antipodes de son éthique, qui est celle de l’attention et de la fraternité politique.

« La condition de dignité de qui est filmé (comédien… amateur… homme ou femme de tous les jours…) affecte la mienne propre, la relève, lui donne un élan. Telle est, sans doute, la véritable dimension politique du cinéma : faire que soit reconnue, entre l’écran et la salle, la dignité des uns par les autres. Et telle serait son utilité sociale, sa pleine beauté, au sens d’une fertilité. »

D’envoi dynamique, à la façon d’un film à suspense hitchcockien, En attendant les beaux jours commence par un couperet médical : Monsieur, les métastases sont capricieuses, mais sachez que tout peut s’arrêter très vite. Vérifiez bien l’état de votre respirateur artificiel, il peut vous accorder quelques heures supplémentaires.

S’endormir pour toujours ? Allons, quelle blague, lorsque l’on connaît comme lui la devise de l’hôtel Fernandino à Florence : Per non dormire.

Une devise ? Non, un sésame.

Florence, au temps de son enfance, c’était un art de vivre ayant le goût du bonheur.

D’ailleurs, l’hôtel vient de l’appeler : une caisse – rôle du MacGuffin – est arrivée en son nom, il faudrait la réexpédier à son domicile parisien.

Qui reste-t-il aux dernières heures depuis qu’Ariane, l’épouse aimée, est morte, que Jean Douchet a pris la poudre d’escampette, et que l’Etat a interdit de s’embrasser ? Une sœur admirable, dévouée, indispensable, Denise.

Poutine a commencé à envahir l’Ukraine, la menace nucléaire est réelle.

La guerre est revenue aux marges de l’Europe, les images s’accumulent, mais peu savent les voir.

En attendant, la fin de l’histoire, il y a les souvenirs, les moments passés à Oran avec Pépé Ferdinand à aller chercher dans les pharmacies des fioles d’alcool fort pour lui permettre de fabriquer une anisette clandestine.

Et puis le présent prend beaucoup de temps, il y a les westerns à regarder chaque soir, Proust à continuer, les discussions téléphoniques avec l’oncologue à mener, et le colis qui vient d’arriver d’Italie à déballer, si possible en dégustant un verre de fragolino : c’est une sculpture de laiton d’un couple enlacé, Roméo et Juliette, provenant de Venise.  Mais, a-t-elle-même été payée ?

Il ne faut pas tout dire, pas tout montrer, faire confiance au lecteur-spectateur, ménager des attentes, croire par exemple qu’un nouveau médicament venu des Etats-Unis pourra être efficace, avant que d’augmenter les doses de morphine.

L’inquiétude de la guerre marque toute la deuxième partie de En attendant les beaux jours, et il faudrait chanter le blues, jour et nuit, pour les peuples agressés, en Ukraine, en Syrie, partout ailleurs, partout ici (Mathieu Riboulet).

Et puis, voici le retour d’Héloïse l’hétaïre, call-girl rousse avec qui l’homme en sursis passa quelques heures huit ans auparavant.

La description de cette femme au moment où la mort se fait plus pressante est très belle, très respectueuse, très vraie : « J’étais resté jouer avec le bout maquillé de ses seins ronds et réguliers comme s’ils avaient été peints par Clouet. De là, je passai au ventre, nerveux, musclé, une sportive, me disais-je. La touffe rousse, toute proche, m’attirait électriquement. »

A qui penserons-nous à l’instant de notre mort ?

A qui nous signalerons-nous une fois la frontière franchie ?

« Comme il est de règle, écrit Jean-Louis Comolli avec une grande élégance, je ne peux conclure, au-delà de ma propre mort, que par ces deux mots : A suivre. »

Et nous : Merci.

Jean-Louis Comolli, En attendant les beaux jours, Verdier, 2023, 114 pages

https://editions-verdier.fr/auteur/jean-louis-comolli/

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