
Simon Hantaï
« Mon voyage doit être, non pas une quête poétique, mais, au contraire, un remède contre la « poésie » quand celle-ci devient une tâche, un office, ou une hantise. Comme tout le monde, en partant, on jette par-dessus bord les soucis, le sérieux, l’essentiel. On va se régénérer en se reniant, ou du moins en s’oubliant. »
Que peuvent les mots face aux paysages ?
Rien, tout, l’approfondir, le révéler autrement, le déplacer, le réinventer, lui offrir une langue.
Reprenant deux textes issus du livre A travers un verger (Editions Gallimard, 1984), de Philippe Jaccottet, le volume Les Cormorans prend appui sur cette conviction : « Certes, je me refuse à faire du voyage une espèce de pèlerinage ; jugeant que les choses ne vous sont pas données quand on les cherche, plutôt quand on s’en détourne. C’est toucher au véritable rôle que j’assigne au voyage : aider à se détourner de soi, à oublier, à se distraire, empêcher qu’on se fige dans une attitude « poétique », briser le rythme d’une vie avant qu’elle ne se réduise à l’attente de quelque révélation. »
Le voyage peut être décevant.
C’est Collioure sous un vent violent, un dimanche matin de juillet, presque déserte, paraissant à l’auteur et son épouse Anne-Marie sinistre.
Tout est triste, rien n’exalte, la mort règne.
Nul arrière-pays comme chez Yves Bonnefoy, mais du vide qui irrite et désespère.
Comment faire revivre un lieu en ruine, ironise le poète ? « Il faut y organiser des « retraites », du « culturel », drainer des gens qui, à peine sortis d’un stage de tissage, iront tâter d’une décade hindouiste. »
Tout est faux, la mélancolie grandit, qu’attendre encore des hauts lieux ?
Soudain cependant, naît une vraie joie, à la découverte du prieuré de Serrabone (Pyrénées-Orientales), parce qu’il n’y a autour de ce lieu saint encore rien de ces panneaux indicateurs et explicatifs qui transforment la foi en marchandise touristique.
« Sans le vouloir, en effet, sans y songer (souvent ce sera même dans le savoir), nous avons retrouvé là des conditions presque vraies, un rapport presque juste : la rencontre s’est produite dans la solitude, à l’écart, dans la montagne et le froid, presque comme par hasard. »
Le couple part maintenant en Hollande, avec cet espoir : « Oui, on cherche à se laver les yeux, on poursuit l’inconnu. Les yeux veulent boire de nouveau, enfin, à quelque chose de vif, de frais, de caché et d’inaltéré comme une source. »
Que voit-on en allant vers le Nord ? des herbes mouillées, des étendues à perte de vue, des brumes, des solitaires.
« Dans tout cela, peu de couleurs. Ou seulement des couleurs de petit jour, de commencement du monde, pâles sans fragilité, juvéniles, murmurées, des roses, des bleus, des jaunes tels qu’ils sont à jamais fixés, dans leur essence même, par Vermeer de Delft. »
Aussi du vent, du noir comme chez le dernier Frans Hals, des corbeaux, des cormorans.
Dans un second texte intitulé Beauregard, du nom d’un village de la Drôme, Philippe Jaccottet prend le temps de l’observation la plus fine, choisissant avec attention chacun de ses mots, le rythme de ses phrases, le mouvement du temps en lui, le passé venant percuter le présent, en le formant, en l’informant.
« Les neiges vont fondre, elles commencent à fondre – elles sont effacées par la tiédeur de l’air piqué de cris d’oiseaux comme une étoffe, bientôt elles ruisselleront, sonores, dans la paille des champs, elles descendront, viendront à nous, rapides, froides, limpides – bondissantes, elles vont se dénouer comme des nuages – ah ! qu’on regarde encore cela, qu’on le recueille et le respire. Ce sont les cimes qui se dénouent et ruissellent et courent vers nous (mais c’est bien autre chose, je dois seulement laisser le flot passer, les eaux courir, descendre, m’alimenter). »
Cet autre chose m’enchante, qui est le cœur secret de la littérature.
Peut-on encore chanter un paysage ? L’ère des odes est-elle révolue ?
« Encore une chose intermédiaire, tellement proche et tellement lointaine, comme si elle n’avait pas seulement un corps.
Pas seulement.

Philippe Jaccottet, Les Cormorans suivi de Beauregard, Folio, 2025, 78 pages
