De l’incandescence, par Mylène Duc, écrivain

©Paul-Armand Gette

« L’expérience esthétique n’attend pas le Dimanche de la vie. Elle n’est pas une récapitulation dans le concept. Elle ne cesse d’arriver. S’il fallait lui réserver un jour, ce serait plutôt le Vendredi. Le Vendredi, c’est le jour de Vénus, Veneris Dies. Il a lieu tous les jours. Plus que le Vendredi de la vie, c’est le Vendredi de l’exister – ou de l’être. »

Le feu, chez Mylène Duc, est celui des braises de satin d’Arthur Rimbaud.

C’est aussi celui des voluptueux ayant fait, selon Baudelaire, la Révolution.

C’est encore celui de la parole de nécessité, tranchante comme l’épée de Persée, phrases performatives des prophètes, et des poètes.

La pensée de Mylène Duc, par ses références et son déploiement, est éminemment singulière, qui procure, avec le mince et pourtant très dense volume La voleuse de feu, une joie de chaque page.

Il ne faut pas attendre, mais invoquer la muse, la vénérer, se laisser aspirer par elle.

Merleau-Ponty l’a écrit : qui est inspiré est inspiré par l’être, ce qui est aussi la définition de la poésie par Dominique Fourcade : faire passer du non-être à l’être.

Les œuvres, rappelle le vénusienne auteure ayant lu Roberto Calasso, sont des offrandes : y passe l’esprit des nymphes, qui est mouvement de feu et de dénudation.

La vérité brûle, c’est la quête des plus ardents, de Tiepolo, de Nabokov, de Miller, de Nin.

Que voyez-vous lorsque vous soulevez les jupes de la littérature ? Un brasier.

Un paysage s’embrase, nous sommes en Camargue en ces minutes où le soleil se couche, ou à Venise sur les Zattere quand l’église de San Giorgio Maggiore devient une flamme.

La grande Tsvetaeva est appelée : « Les salamandres dansent, / Et Marina pense : / Comme c’est bien de vivre dans le feu. »

Comme c’est bien d’être un chevalier accompagnant en Italie François 1er, qui fit de l’amphibien son emblème.

On entend le Christ dans l’Evangile selon saint Luc : « Je suis le feu, et que veux-tu que je fasse sinon brûler ? »

Mylène Duc vole le feu pour le restituer à ses lecteurs et contemplateurs, en mots, en peinture, ou même en présence de chair lorsque Paul-Armand Gette lui propose d’être libre devant lui.

Toute expérience esthétique majeure relève du moment ardent.

« Entrer en esthétique, précise-t-elle, c’est retracer des lignes de feux, faire se rejoindre ces points de feu qui marquent la pensée et y dessinent comme une constellation au cœur du réel. »

Le réel ou le nouveau, ou ce qui brûle sans se consumer, d’instant en instant.

C’est l’Eros primordial, « la reconquête d’une souveraineté par l’incandescence. »

Le but de tout acte artistique accomplit n’est-il pas de créer une forme-vie n’ayant plus besoin des étais de l’œuvre ? c’est-à-dire de devenir soi-même œuvre, puissance de transparence.

Disparaître dans sa peinture, comme Rembrandt, après avoir tout légué à son épouse Hendrickje, se peignant en Zeuxis – lire Pline l’Ancien rappelant l’anecdote des raisins plus vrais que nature attirant les oiseaux.

Emily Dickinson, précise l’écrivaine, parle d’illocalité (illocaty) pour désigner ce sentiment d’ordre océanique conduisant à l’extase, ou au sentiment de plénitude : « Faire poème, écrit-elle, c’est laisser naître depuis le risque de l’effacement toujours déjà advenu. C’est le trouver en acceptant de le perdre au moment même où il se donne. »

Se désindividualiser, ou s’individuer en allant vers le Soi, comme le pense et l’a expérimenté Karl Gustav Jung.

Former un espace rectangulaire ou carré (une toile par exemple, ou la page d’un livre), y laisser advenir ce qui doit advenir dans un état de disponibilité à ce qui arrive : tel est le temple qu’inventent les artistes, et les prêtres.

C’est aussi le lit des amoureux.

Ne pas rajouter au monde, mais le laisser s’exprimer, se déverser, se présenter – comme dans les meilleures photographies.

Mylène Duc donne une définition très claire du Contemporain : « le Contemporain se définit comme la saturation de toute chose par l’artistique, et l’artistique comme la saturation des œuvres par leur méta-langage, leur médiatisation, leurs produits dérivés. Du fait de leur caractère total, il y a au cœur du projet de moralisation des mœurs et celui d’aliéner l’art à l’industrie culturelle, la même peur panique d’affronter l’indépendance du Sensible dans sa dimension de « donné » irréductible. »

Se méfier de la culture comme anesthésie.

Faire art, mais sans forcément le dire.

Etre une exception, sans chercher à l’être.

Occuper, comme Annie Le Brun, le territoire du libre.

« Les grandes œuvres, poursuit l’essayiste, ont en commun avec le sexe féminin, non pas l’idée de la vie qui les traverse et s’y donne, mais au contraire le caractère inhumain du mystère qui s’y manifeste souverainement. »

Et retrouver la présence des dieux dans le kairos.

Courir nu.e vers l’impersonnel transfigurant.

Mylène Duc, La voleuse de feu, Illocalités esthétiques, Editions Mimésis, 2021, 124 pages

https://www.editionsmimesis.fr/

https://www.editionsmimesis.fr/catalogue/la-voleuse-de-feu/

https://www.instagram.com/mylene_duc/

©Mylène Duc

https://www.galerieramand.com/expositions/exuvies-mylene-duc/

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