Amérique, travelling de fictions immobiles, par Sébastien Berlendis, écrivain

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©Sébastien Berlendis

« Dès le début de notre histoire, nous avions partagé cet amour des espaces à l’écart, et des films, américains pour la plupart, qui les mettaient en scène, des films d’errance, m’avait écrit Marianne, dans sa première lettre. »

Très sensible à la géographie (territoires varois, Vercors, Italie), à la façon dont les corps occupent l’espace et à la notion d’errance mélancolique, Sébastien Berlendis construit ses récits comme on pense plans et séquences de films.

La photographie est également chez lui centrale, ses marches et découvertes de lieux s’accompagnant de prises de vue, toujours tirées en format 10×10, comme des miniatures obligeant le spectateur à un effort d’attention.

Pas de spectacle, ni de grandiloquence, mais des scènes douces donnant la sensation du temps qui passe, dans une volonté d’effleurer la réalité plutôt que de la capturer.

©Sébastien Berlendis

Réalisant également des courts métrages, l’auteur de Seize lacs et une seule mer (2021) et de Lungomare (2024) fait du thème de la vision l’axe cardinal de son œuvre.

Guidé par une Béatrice devenue invisible, Sébastien Berlendis est reparti dans le Nord des Etats-Unis, prenant au volant de sa Nissan grise de location la route des Grands Lacs, sur les traces d’une femme aimée, Marianne, avec qui il avait déjà effectué le même voyage dix ans auparavant.

Qu’est-il arrivé à cet amour ? quels fantômes peut-on encore percevoir dans les lieux traversés ? quel est le sens véritable de cette quête à l’envers ?

De New-York à Chicago, l’écrivain note dans 24 fois l’Amérique ce qu’il voit, une sorte de vide ou de présence excessive des ruines – on pense à Bruce Bégout -, la désolation des villes et quartiers abandonnés, des paysages parfois aussi somptueux que ravagés.  

©Sébastien Berlendis

24 chapitres, comme 24 images par seconde pour les films de cinéma, le narrateur passant par la Pennsylvanie, l’Ohio et le Michigan, ses pages se faisant écran de projection et de révélation intérieure.

Esthétique des motels, des cinémas désuets – parfois d’anciens palaces -, des espaces ignorés.

Travelling sur les îles du lac Erié, les dunes à Saugatuck, Geneva-on-the-Lake, les stations balnéaires où nager – maillot de bain toujours à portée de main.

Itinerrance façon Kodachrome et polaroïds – teintes persistantes de l’éphémère -, yeux noirs de Marianne elle aussi photographe – Rolleiflex autour du cou -, livres de Faulkner et London.  

Nous sommes à New York : aujourd’hui avec un homme seul se souvenant de son passé, ou il y a une décennie avec des silhouettes d’amoureux ? Tout se mêle.

©Sébastien Berlendis

Le narrateur sait que Marianne a séjourné au bord du lac Michigan. Décision est prise de la retrouver.

Les villages défilent, les chambres à bas coût, les repas arrosés de litres de café et se finissant par des parts de tartes aux myrtilles, loin, bien loin de l’Europe.

Je pense aux corpus de Ronan Guillou, de Jean-Luc Bertini, de Christophe Bourguedieu, à cet appel de la route américaine, du désert général, et des visages de hasard.

Des édifices témoignent encore de la grandeur d’un pays en état d’autodestruction avancé, un pays se spectralisant.

« Ce soir, est-il écrit à la station 7, je ne peux esquiver la mélancolie ; elle me prend au bord de la rivière devant le pont basculant et je regarde, l’air sans doute égaré, le tablier se relever je ne sais combien de fois. Sur le parking du motel, les pick-up ont levé l’ancre. »

La jeunesse que rencontre l’homme à la caméra est généralement belle, enthousiaste, joueuse.

©Sébastien Berlendis

Une femme lui prend la main, une autre le tient par la taille, le désir flotte, toujours léger, sans emprise.

 Histoire des lieux, histoire d’un couple, ambiances – quelquefois – à la David Lynch, impasses.

Suivre une femme dans une ville, frôlement d’être disparaissant au coin d’une rue.

S’arrêter, défaire la valise, déplier les cartes routières, repartir.

S’enrouler dans un lé de papier peint pendant d’un mur vétuste, comme dans les photographies de Francesca Woodman.

©Sébastien Berlendis

Fondu-enchaîné des descriptions, vague à l’âme, mais est-on bien sûr d’avoir une âme ?

Dans les dernières séquence, une autre femme apparaît, d’origine suédoise, Linn, stupéfiante de beauté.

Un livre s’achève, un autre est à écrire, on efface tout, on n’oublie rien, on pleure dans un film d’Edward Yang, l’été étant pour Sébastien Berlendis la saison de l’écriture, et du renouveau dans l’éternel retour du même.

Sébastien Berlendis, 24 fois l’Amérique, Actes Sud, 2026, 172 pages

https://actes-sud.fr/catalogue/vingt-quatre-fois-lamerique-021633

©Sébastien Berlandis

https://www.leslibraires.fr/livre/26046266-24-fois-l-amerique-sebastien-berlendis-actes-sud?affiliate=intervalle

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