La persécution des Yézédis, une expérience atroce dans le cercle de la vie, par le photographe Michel Slomka

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Sinjar, naissance des fantômes, du photographe Michel Slomka, est un livre consacré aux Yézidis de Sinjar (Irak), un documentaire réalisé au cours de quatre voyages à Sinjar et au Kurdistan irakien, de février 2016 à mai 2017.

« En lien avec la vague d’attaques dirigée contre les différentes communautés de la région (chiite et chrétiens principalement) – mais aussi contre les Arabes sunnites qui s’opposent à leur dictat – des combattants du groupe armé Etat islamique attaquent la région de Sinjar en août 2014, avec l’intention d’éliminer la minorité religieuse des Yézidis, qui y habite depuis des siècles. Elle subira un traitement extrêmement brutal entre leurs mains. »

Assassinats, enlèvements, séquestrations, viols, familles humiliées, détruites, traumatismes innombrables.

D’essence anté-islamique, le yézidisme est une religion monothéiste, essentiellement transmise oralement, dont les racines remontent à l’Iran antique.

Parvenir à rendre compte de la réalité yézidie contemporaine était une gageure, relevée avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité par Michel Slomka et Charlotte Guy, des éditions Charlotte sometimes.

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Apparaît d’abord en noir et blanc l’immémorial d’un paysage aride, de la première à la quatrième de couverture avec rabats se dépliant comme un continuum d’espace : des étendues désertiques, un plateau de rocailles, des vallons, quelques arbustes étiques, la géométrie des pierres dont on devine qu’elles dessinent un ordre secret, un inconnaissable fécond.

A l’horizontalité de la couverture succède la verticalité d’images également très graphiques prises depuis le ciel. La création se déploie en un réseau de radicelles, en signes fossilisés, en étrangetés de fusain, comme si Paul Klee était un peintre du Moyen-Orient.

Le cadre est donné, il est fait de mystères et de traces premières, de tourbillons de poussières et de matins du monde.

Dans les monts Sinjar, pour sauver leur vie, des centaines de milliers de Yézédis ont retrouvé le chemin d’un abri ancestral, quand la haine islamiste cherchait à les détruire.

« Mais la guerre n’a nul besoin d’armes pour continuer de se consumer. Elle se nourrit de larmes. Laissant les décombres des villes aux bulldozers, elle gagne les ruines intérieures des hommes et y déploie, à l’abri des regards, sa violence. »

Villages rasés, acculturation de masse, attentats, peur.

Les massacres se succèdent.

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La beauté des lieux sous l’œil de Michel Slomka est troublante, terrifiante, lorsqu’on sait qu’ici des drames épouvantables se sont déroulés, ce que montrent quelques pages plus loin des amoncellements de ruines, la violence de combats sans merci.

L’EI est désormais chassée, mais une nouvelle fois tout est à reconstruire, en soi, hors de soi.

Des dessins sur un pan de maison encore debout, des arbres rescapés auxquels s’accrochent des sacs plastiques, des graffitis pour l’espoir, tromper l’angoisse ou détourner l’ennui.

« Durant des mois, les milices kurdes syriennes du YPG, qui ont rompu le siège de la montagne et ont ouvert un corridor permettant aux Yézidis piégés de fuir, ont affronté les snipers et les voitures piégées de l’EI dans ces rues étroites. Sur leurs positions – postes de tir et barricades – leurs combattants ont laissé de nombreux graffitis, marques de leur passage. »

Livre de reporter très informé, Sinjar, naissance des fantômes est aussi œuvre d’artiste, sans que jamais le regard de l’un ou de l’autre ne se substitue à l’ambition première d’approcher au plus près un peuple dans toute sa singularité, sa poétique, et son atroce réalité.

« Plus qu’une conquête territoriale, la logistique précise mise en place par l’Etat islamique lors de son offensive sur la région de Sinjar démontre son intention de capturer le plus grand nombre de femmes et d’enfants yézidis afin d’en faire des esclaves et des enfants-soldats. »

Des pleurs de retrouvailles, une attente, l’installation dans un camp de réfugiés au Kurdistan irakien.

Inquiétudes, dépressions, impasses.

Des témoignages, insupportables, de femmes devenues esclaves.

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Zéré, 25 ans : « A Talmor, je suis restée dans une maison avec trois autres femmes. De temps en temps, des groupes de dix à quinze hommes venaient regarder nos corps. Ils enlevaient nos voiles et regardaient nos cheveux. C’est là qu’un certain Maiser m’a achetée. Je suis restée environ quinze jours chez lui. Il était très cruel avec mes filles et moi. Je ne sais pas comment le dire autrement, mais… il me violait. Il me ligotait et me violait. »

Apparaissent des dessins d’enfants, la photographie de petites filles faisant une ronde, puis celle d’adolescentes en tenue militaire.

Une pierre provenant d’un mausolée, un verre à thé casse, une feuille d’arbre, une page de cahier, des tissus abandonnée jonchant le sol. Des natures mortes, la vie, la mort.

Un Ange Paon tracé sur un mur, symbole de la piété yézidie.

Un arbre des vœux.

Des nœuds de prière.

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Sinjar, naissance des fantômes est un livre d’une très grande puissance d’évocation, un hommage très réfléchi rendu à un peuple méconnu, assassiné, et tentant de se reconstruire.

Les images de natures très diverses qui le constituent – leur montage est ici le reflet d’une grande éthique – sont une tentative de restituer en un peu plus d’une centaine de pages la beauté, la complexité et les souffrances d’une communauté humaine violentée à l’extrême.

Il fallait pour cela, lorsqu’on est un observateur étranger, une juste distance.

Merci à Michel Slomka d’avoir su la trouver.

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Michel Slomka, Sinjar, naissance des fantômes, Les éditions Charlotte sometimes, 2017, 128 pages

Site de Michel Slomka

Les éditions Charlotte sometimes

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