Le conte fantastique des invisibles, par Laura Pannack et Mélanie Wenger, photographes

Marie-Claude, Lady Dolls
© Mélanie Wenger, Marie-Claude

Depuis 1995, la filiale française de la banque britannique HSBC décerne un prix à deux photographes professionnels émergents en leur offrant une première monographie d’éditeur (éditions Actes Sud), et une exposition itinérante, soit une visibilité très précieuse, HSBC France acquérant en outre six œuvres par lauréat pour son fonds photographique propre.

Après Christian Vium et Marta Zgierska, sont célébrées cette année Mélanie Wenger et Laura Pannack, pour des travaux de très grandes délicatesses, ne masquant pourtant rien de la cruauté de la vie.

Travaillant le plus souvent à l’argentique, ne s’interdisant nullement d’expérimenter à même la pellicule, Laura Pannack est une portraitiste formidable, utilisant son boitier photographique pour se rapprocher de ses modèles, et tenter de pénétrer, avec une distance toujours très tenue, leur univers intime.

4.Blood lines.
© Laura Pannack

Composant ses images de façon très picturale, choisissant avec soin ses lumières, Laura Pannack aborde le champ photographique avec les yeux de qui a beaucoup regardé les œuvres majeures de l’histoire de l’art, notamment les surréalistes (Magritte, Dali).

La première apparence de réalisme ne doit pas tromper, l’artiste arpentant davantage les territoires du conte noir que ceux de la pastorale.

Une phrase souvent plus énigmatique ou malicieuse que directement informative, légende chaque image. Pistes, fausses pistes, danses et contre-danses. Dialogue.

« Tous les recoins qui ne rappelaient que des choses du passé », « L’Offrande. Ils sont habitués, petit petit, l’un à l’autre », « Attrapes-en un par la queue », « A vos ordres, monsieur », « Il allait de-ci, de-là mais un jour il est parti courir un lièvre »

01.tif
© Laura Pannack

Un homme, les yeux bandés, tient par la bride un cheval. De la neige, quelques taches de rouge, une tension, un charme, un trouble.

Yeux d’un chien fixant l’objectif, ou d’une chèvre, pattes liées.

Installation d’une machine à filer en plein bois. Titre ? « La roue du temps »

Il a plu dans le village où la vie est rude. Règne dans les visages et les habits un parfum de désuétude, de méfiance, alors que se répand l’odeur du cochon qu’on vient de saigner.

La vie paraît se déployer à contretemps parce qu’elle est si simple, si nécessairement économe, qu’on peine à l’imaginer actuelle. Aucun gaspillage, mais la beauté des rites, des fêtes, des fleurs séchées posées sur la table près de l’alcool fort.

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© Laura Pannack

Nous sommes en Roumanie, hier, aujourd’hui, de l’autre côté du Rideau de fer, qui est peut-être moins une circonstance historique, qu’un état d’esprit.

La vie est si précaire que tous les gestes sont comptés. De la mosaïque des visages photographiés par Laura Pannack sourd une sensation d’exil, une façon d’être là, sans ciller, de tenter de tenir sa place, dans l’ordre des travaux et des jours, sans trembler.

Marie-Claude, Lady Dolls
© Mélanie Wenger, Marie-Claude

La grand-mère fantasque qu’a photographiée Mélanie Wenger, membre de l’agence Cosmos (Bruxelles) et autre lauréate du prix HSBC 2017,  pourrait être un personnage fantasque de Laura Pannack.

Marie-Claude, « la dame aux poupées », est une personne âgée isolée vivant dans un village des Monts d’Arrée, en Bretagne. Le corps a beaucoup vécu, travaillé, mais les yeux sont encore ceux d’une petite fille, pétillant de malice, et porteurs d’un vrai grain de belle folie.

En fin de volume, la photographe la remercie ainsi : « Et finalement Marie-Claude pour sa beauté d’âme et son franc-parler. Pour avoir partagé sa fantaisie comme ses aspérités. Elle m’a tout montré, sans choisir un côté. Mais surtout je voudrais la remercier d’avoir arrêté de pisser dans le café ! »

Marie-Claude est bien moins un reportage à visée documentaire que le portrait d’une amie géniale, certes très spéciale, le personnage unique, improbable, d’un conte moderne d’Armorique. Une sorcière enfant.

Marie-Claude, Lady Dolls
© Mélanie Wenger, Marie-Claude

Mélanie Wenger raconte ainsi leur rencontre : « Je suis tombée sur Marie-Claude en rentrant de Libye, au bout d’un chemin sans issue dans un lieu-dit perdu des monts d’Arrée bretons en avril 2014. « Tu viens voir mes poupée ? » me lança-t-elle, en m’indiquant mon chemin. Dans sa maison de bric et de broc, je découvre un monde que je ne quitterai plus. Qui me hante et m’emplit de joie à la fois ? Cette vieille dame de soixante-quinze ans, cette ancienne bûcheronne, pêcheuse et couturière attachante et effrayante me touche, me parle de moi, de ma mère, de ce que je suis aujourd’hui et de ce que je crains de devenir. Elle interroge la rébellion qui est en moi et qui ne veut pas s’éteindre. »

Impossible donc pour la jeune photographe de ne pas accompagner au quotidien une telle anarchiste : « Que fait-elle toute la sainte journée ? Je ne l’ai vue que se balader, chercher des racines, se perdre. Pisser dans le café, manger des crêpes n’importe quand… »

Marie-Claude, enveloppée d’un châle en laine bleue, habillée chaudement, les cheveux gris ramassés à la diable en un chignon tenu par une barrette, marche lentement sur l’asphalte, réfléchit, trouve un peu d’eau pour se débarbouiller le visage, contemple ses poupées ou le paysage alentour, trouve un vieil appareil photo Kodak rouillé, fixe avec intensité la jeune fille qui la regarde.

Ses doigts sont fatigués, lourds, sales, mais la voici qui revêt un diadème en plastique, princesse d’un royaume dont elle seule, peut-être, a les clés.

Il faut faire les courses, recompter la monnaie, recevoir un voisin, lui offrir un café, se recoiffer, jouer un peu pour lui faire plaisir avec l’artiste de passage, se rendre au cimetière ou à l’église, attendre.

Quelques textes en légendes disent la dureté du quotidien : « Dans la cuisine, à midi. Le fourneau ne démarre toujours pas, nous sommes en plein hiver. La maison est froide, le sol en terre battue humide, et l’odeur nauséabonde. Marie-Claude ne cuisine pas ce midi. Elle oublie, je crois. Elle dit avoir mangé. Mais je suis là depuis le matin, ce n’est pas le cas. », « Dans la maison, Marie-Claude porte trois pulls, il ne fait pas très chaud, elle ne se découvre jamais. Le pull du dessus, je le vois dépérir, mois après mois, jusqu’à ce qu’on lui en offre un autre. Un pull égal cinq mois minimum », « Dans le salon, au milieu des amas de poupées, il y a une télé… Mais je ne l’ai jamais vue allumée. Trop d’humidité, elle ne démarre plus. »

Mélanie Wenger a photographié la vie d’une invisible, qu’un livre consacre quelques instants, avant que de la laisser de nouveau tranquille, et danser une nouvelle fois seule sur Tino Rossi, non loin de la chapelle de la montagne Saint-Michel, qui terrassa le dragon, et de la centrale nucléaire en cours de démantèlement.

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Laura Pannack, Against the dying of the light, textes de Laura Pannack et Thyago Nogueira, Actes Sud / Prix HSBC pour la photographie, 2017, 102 pages

Site de Laura Pannack

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Mélanie Wenger, Marie-Claude, texte Mélanie Wengler, Actes Sud / Prix HSBC pour la photographie, 2017, 102 pages

Site de Mélanie Wenger

Actes Sud / prix HSBC

Exposition de Laura Pannack & Mélanie Wengler à voir jusqu’au 9 décembre 2017 à la galerie Arrêt sur l’image (Bordeaux)

Arrêt sur l’image galerie

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Se procurer le livre de Laura Pannack

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