Non Dits, un dédale imaginaire, par le photographe Jean-François Flamey

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© Jean-François Flamey

Jean-François Flamey est un photographe sensible aux textures, visuelles et sonores.

Sa photographie est faite de griffures, d’expérimentations, de tests chimiques, d’effacements, de présences improbables sur une carte de géographie onirique.

Non Dits, son premier livre publié aux éditions Yellow Now, est moins un ensemble de pages qu’une peau tachetée de spectres, une chorégraphie d’images affectées par le temps.

L’étrangeté de son univers est désirable, telle une nuit où tout est permis.

Fruit d’un travail d’editing intense, Non Dits est composé d’accidents, d’entrechoquements sophistiqués, de visions de fin du monde.

Cosa mentale, le travail de Jean-François Flamey témoigne d’une belle audace formelle mise au service d’une déconstruction des certitudes du regard.

Et ce n’est très certainement qu’un début.

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© Jean-François Flamey
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© Jean-François Flamey

Quel est le principe directeur de votre livre Non Dits (éditions Yellow Now, 2017) ? Est-ce un projet collectif ?

Non Dits est un cadeau auquel je ne m’attendais pas, offert lors d’une fête à laquelle je n’imaginais pas être convié. Le point de départ tient dans le fait qu’une personne bien intentionnée, à mon insu, a glissé à l’oreille des organisateurs de la Biennale de la Photographie en Condroz (en Belgique) d’aller jeter un œil sur mon site web. Ensuite, tout est allé très vite.

A l’automne 2016-2017, l’équipe de la Biennale m’invite à venir parler de ma démarche lors d’une réunion de sélection. Il y a là Emmanuel d’Autreppe, enseignant en histoire de la photographie, en esthétique et en littérature, connu pour ses écrits et la place qu’il occupe dans la diffusion de la photographie au sein des éditions Yellow Now et auprès d’organisateurs d’expositions.

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© Jean-François Flamey

En guise de portfolio, j’emporte quelques reproductions de Polaroïds sous-exposés, abïmés ou manipulés, des images en noir et blanc avec beaucoup de contrastes, de grains, de flous de bougé, essentiellement printées au photocopieur, quelques autres en couleurs aux atmosphères à la Tarkovski, enfin quelques simulations d’accrochage d’expositions. Mes propos sont axés sur la matérialité de l’image, sur le sortir du cadre et la désacralisation de la photo. Même si je crains que tout cela soit mal reçu, je décide d’assumer pleinement la manière dont je vis ma photographie, manifestement avec raison car l’été venu, me voilà à accrocher des images lors de cette Biennale – dont le thème est le rêve –  et à défendre un livre paru chez Yellow Now.

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© Jean-François Flamey

Vous accordez une très grande importance aux papiers, aux textures, aux différents grains d’images. Vous considérez-vous comme un photographe plasticien ?

Le terme me revient fréquemment ces derniers temps, ce qui est probablement dû au fait que je travaille sur une partie de mes images dans un besoin de dépasser la seule représentation et montrer une certaine matérialité photographique. Alors oui, il y a en effet un acte plastique posé lorsque mes images sont plongées dans des bains de produits divers et variés, mises en culture au fond de ma cave humide ou collées à même la rue au gré du temps qui passe et de celui qu’il fait, avant d’être rephotographiées ou scannées. Ceci dit, je continue à penser que je pratique de la photographie avant tout, car c’est bel et bien elle qui reste au centre de mes intérêts.

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© Jean-François Flamey

Sur quel corpus d’images avez-vous travaillé ? Ont-elles toutes été faites par vous ?

Réalisant très peu de séries narratives mais plutôt des images isolées, c’est de manière naturelle que mon éditeur et moi nous sommes plongés chacun de notre côté dans celles des cinq dernières années. Emmanuel d’Autreppe en a puisé une vingtaine sur mon site et mon blog, celles qu’il voulait absolument voir apparaître dans le livre. Pour ma part, j’en ai sélectionné plus ou moins quatre-vingts. Il en a écarté une dizaine et nous en avons choisi dix nouvelles ensemble. Dans les quatre-vingts qui se trouvent au bout du compte dans le livre, il y a juste trois cartes postales chinées en Bretagne qui nourrissaient le propos d’une série réalisée sur place.

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© Jean-François Flamey

A quelles difficultés techniques vous êtes-vous heurté ?

Juxtaposer des images qui n’ont a priori aucune relation entre elles est quelque chose d’excitant et de complexe à la fois, tant les combinaisons possibles sont nombreuses. Même si l’on sait tous que l’editing occupe une part très importante en amont de la sortie d’un livre, on n’y est jamais assez préparé et cela se révèle être quelque chose d’intellectuellement épuisant, surtout lorsqu’elle se fait de concert avec l’éditeur. Heureusement, l’écoute fut mutuelle, les divergences peu nombreuses, même si source de petites frictions, mais de celles qui permettent de débattre et d’éliminer toute forme de condescendance.

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© Jean-François Flamey

 

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© Jean-François Flamey

La chose la plus perturbante pour ma part aura été le choix de mise en page posé par une troisième personne, le graphiste. Par ailleurs photographe à l’approche diamétralement opposée à la mienne, Matthieu Litt, c’est son nom, pratique en effet une photographie aux faux airs de reportage, le plus souvent lumineuse, propre, magnifiquement cadrée, là où je cherche, provoque, voire amplifie les accidents et les inperfections. Présent lors de certains moments d’editing, Matthieu Litt a opéré le choix radical de recadrer énormément de photos pour les faire entrer dans un format vertical. Même s’il me plait de donner une seconde lecture à mes images, ici, j’en perdais le contrôle du geste.

Suite à une conjugaison de dates d’échéances chez l’imprimeur et à quelques moments de vie un peu compliqué à gérer, j’ai laissé faire les choses, ne demandant pas même de corrections de mise en page et de recadrage lors de la réception des maquettes intermédiaires. Durant des semaines, j’ai mal vécu la chose. Mais aujourd’hui, c’est le soulagement d’entendre l’accueil positif que Non Dits reçoit des personnes qui y plongent le regard.

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© Jean-François Flamey

Pour exorciser totalement cette perte de contrôle, je teste actuellement l’idée de photographier des doubles pages ouvertes du livre afin d’en faire des impressions qui alimenteront une prochaine exposition ou du collage dans la rue.

Le fantomal et la nuit de l’inconscient structurent votre ouvrage. Votre travail est-il de l’ordre d’un rêve éveillé, d’un conte fantastique ? D’une anamnèse ?

Je pars du principe que si mon œil n’est pas troublé, celui du regardeur ne pourra pas l’être. Pour ce faire, l’obscurité, la brume, la nuit me plongent dans des contextes favorables par rapport à mes envies de créer des images, notamment fantomales en effet. Mon éditeur vous dira spectrales. Mais entendons-nous bien, en aucun cas je ne désire modifier le réel, juste le montrer sous un angle différent.

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© Jean-François Flamey

Les pages de Non Dits sont à toucher, caresser, comme une peau. Comment avez-vous conçu la dimension sensuelle de ce livre ?

Quoi de plus sensuel et de délicat que le contact de la peau… ? La soie peut-être, certains types de papier certainement. L’imprimeur Vervinckt à Liège, tout passionné qu’il est, a pris le temps de me présenter un tas d’échantillons et de m’expliquer l’effet que l’encre pouvait apporter sur tel ou tel papier. C’est donc chez l’imprimeur que la dimension sensuelle du livre est née. En amont, mon éditeur m’avait concédé une reliure Suisse au fil de lin. Là aussi il y a quelque-chose de l’ordre du délicat.

Cette dimension du touché était importante pour moi, elle fait sens avec la matérialité de ma photographie également présente dans la manière d’exposer mes images : très peu d’encadrements, surtout pas de vitres, du papier mat très épais et cotonneux qui côtoie à l’inverse d’autres impressions sur du papier léger utilisé par les architectes pour leurs tirages de plans. C’est un peu une position réactionnaire face au discours que l’on nous tenait lorsque, enfant, on nous interdisait de mettre les doigts sur les photos.

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© Jean-François Flamey
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© Jean-François Flamey

Votre travail est-il exposé sous une autre forme que celle de l’objet-livre, par exemple celle de projections sur écrans ?

Oui. L’été passé, toujours dans le cadre de la Biennale de Photographie en Condroz, j’ai réalisé un diaporama mêlant une série d’images sur une musique du groupe Oiseaux-Tempête. Je voulais un réel dialogue entre les deux médias. Cela passe par une synchronisation réfléchie et des zooms dans les photos pour créer une illusion de mouvements. Ce diaporama tournait sur écran dans un coin de mon exposition et fut également diffusé en plein air sur une grande toile lors d’une soirée de projections. Une autre manière de questionner le medium photo.

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© Jean-François Flamey

Quelle bande-son imaginer pour accompagner vos images ?

La musique et les sons in extenso m’accompagnent sans cesse. J’ai été disquaire pendant près de quinze ans tout en m’occupant de mon propre label Carte Postale Records. Ensuite avec un ami, nous avons cocréé une société de distribution discographique et un club à taille humaine à Namur.

Même si mon écoute est variée, mes amours s’orientent vers des musiques cinématographiques, expérimentales ou encore le classique contemporain. Pourvu qu’elle soit complexe ou émotionnellement d’une grande richesse, la musique me renverse littéralement. Je pratique également le fieldrecording et un peu de création audio. De temps en temps j’assemble le tout dans des paysages sonores mis en ligne sur mon site.

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© Jean-François Flamey

A quels moments décidez-vous de laisser une page blanche ?

Tout comme dans la vie, des moments d’aération vous paraissent nécessaire.

Qui sont les photographes qui vous inspirent le plus ? Mais peut-être s’agit-il plutôt de l’avant-garde cinématographique d’un Isidore Isou (Traité de bave et d’éternité, 1951) ou/et d’un Stan Brakhage (expérimentations à même la pellicule par exemple).

Isidore Isou, Stan Brakhage… je ne vais pas vous le cacher, il m’a fallu les googeliser pour comprendre votre allusion. Du coup, je me suis donné plus d’une heure pour explorer leurs univers. C’est une manière de me nourrir.

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© Jean-François Flamey

L’inspiration est un mécanisme éminemment complexe, et dresser une liste d’artistes serait presque réducteur. Je passe entre une et deux heures par semaine à regarder des photos, des créations plastiques et audio-visuelles. D’une manière ou d’une autre, tout cela influe sur mon travail et également sur le regard que je vais poser sur celui d’autrui.

Il y a quelques mois, avec le collectif Aspëkt, nous avons monté une exposition dans un cinéma. Chacun était amené à rendre hommage à un réalisateur ou faire un clin d’œil à un film. Mon choix s’est porté de manière naturelle sur Andrei Tarkovski car je m’étais replongé dans ses films depuis peu. Si demain le thème se trouvait être la peinture, Caravage l’emporterait.
Enfin pour parler d’un dernier livre arrivé dans ma bibliothèque, il y a celui de Guy Bourdin, Untouched, aux éditions Steidl. Il renferme des photographies du Paris d’après-guerre, avant qu’il ne plonge dans la photographie de mode. Beaucoup sont présentées sous forme de documents. Des images collées au ruban adhésif sur du papier jauni avec des annotations. Parfois le ruban s’est décollé, laissant des traces sur le papier et les photos. Cela me parle énormément.

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© Jean-François Flamey

Bref, je me nourris sans cesse en faisant des grands écarts entre les formes de langages artistiques ou encore les époques.

Etes-vous un photographe belge new-yorkais inscrivant sur les murs d’une ville imaginaire « Je n’ai Dieu que pour toi » ?

Ce graff « Je n’ai Dieu que pour toi » … Cela fait plus de six mois que je passe quasi chaque jour devant en allant à mon travail. Il me fait exactement le même effet que celui que je voudrais provoquer chez celui qui regarde mes images. Il est rempli de mystère, de double sens, chacun peut y lire ce qu’il désire.

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© Jean-François Flamey

Pourquoi ce titre, Non Dits ?

J’aborde ma photographie sous un angle de déconstruction des évidences, comme si elles sortaient de rêves avec tout son lot d’images fantasmées, de messages incomplets ou brouillés. Le but avoué est de pousser le spectateur vers une construction mentale, à inventer sa propre histoire, à partir de son propre imaginaire. Après tout, l’imaginaire décide de tout, écrivait si judicieusement Blaise Pascal.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Jean-François Flamey, Non Dits, textes d’Adeline Rossion, Emmanuel d’Autreppe et Jean Janssis, éditions Yellow Now, collection Angles Vifs, 2017, 80 pages

Faire davantage connaissance avec Jean-François Flamey

Editions Yellow Now

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© Jean-François Flamey

Disponible à la vente en ligne via Tipi Bookshop (Bruxelles) :
https://tipi-bookshop.be/shop/non-dits-jean-francois-flamey/

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© Jean-François Flamey

Sortie en France : 9 février 2018

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