De la possibilité d’un dialogue avec l’invisible, par Geoffroy Mathieu, photographe

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© Geoffroy Mathieu

Geoffroy Mathieu est un photographe attentif à ce qui de l’invisible informe le présent.

Prenant appui sur les recherches les plus avancées en astrophysique – des milliards de particules noires traversent en permanence chaque point de réalité – son travail est une recherche de disponibilité à ce qui vient.

Son dernier livre, Matière noire (Poursuite éditions, 2017), tente de se placer à la hauteur du miracle des apparitions, selon un principe d’égalité de chaque objet du monde.

On peut ainsi l’ouvrir, le parcourir, comme un espace de méditation, silencieux, profond, voluptueux.

Aucun intellectualisme ici, mais la volonté d’établir une relation de pleine conscience avec l’ordre fragile et atemporel de la nature souveraine, fût-elle réorganisée par les capacités techniques de l’humanoïde terminal.

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© Geoffroy Mathieu

Depuis votre premier livre collectif, Un mince vernis de réalité (Filigranes, 2005), quelles évolutions avez-vous perçues dans votre travail personnel ? Le concept de « mince vernis de réalité » vous paraît-il encore opérant pour définir votre œuvre actuelle ?

L’hypothèse du Mince vernis de réalité pourrait en effet être opérante pour rassembler la série d’images présentées dans la série Matière noire tant il fonctionne de la même manière, c’est à dire : rassembler un ensemble d’images sous un vocable définissant un prisme du regard. Matière noire fonctionne de la même manière, mais traduit une évolution à l’œuvre vers plus de densité et de radicalité, qui se traduit par des images plus tragiques, directes. Cette hypothèse proche de l’astrophysique a aussi orienté le corpus vers la matière et ses états.

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© Geoffroy Mathieu

« Un mince vernis de réalité immédiate recouvre la matière, naturelle ou fabriquée, et quiconque désire demeurer dans le présent, avec le présent, sur le présent, doit prendre garde de n’en pas briser la tension superficielle. Autrement, le faiseur de miracles inexpérimenté cesse de marcher sur les eaux pour descendre debout parmi les poissons ébahis. »

C’est un extrait de La transparence des choses, de Vladimir Nabokov.

Votre livre fait explicitement référence dans son titre à ce que les astrophysiciens nomment la matière noire. Qu’est-ce ?

La matière noire est une composante inconnue de notre univers que les astrophysiciens du monde entier tentent d’identifier et qui représente 95 % de sa masse. 5% de la masse de l’univers provient des constituants de la matière ordinaire, tandis que 25 % proviendraient de la matière noire et 70 % de l’énergie noire. L’identité de ces “trucs” noirs reste mystérieuse. La matière noire n’est pas seulement dans les profondeurs de l’espace, elle est disséminée partout dans l’Univers, des milliards de particules de matière noire traverseraient notre réalité. Astrophysiciens et cosmologistes unissent leurs forces pour résoudre cette énigme. Ils construisent des accélérateurs de particules pour reproduire des mini big-bang, qui permettront de comprendre comment l’univers est né et de quoi sont faites la matière et l’énergie noire. Les chercheurs précisent que «la matière noire n’émet pas de lumière et à l’inverse la lumière la traverse complètement. Elle est donc véritablement noire, et le seul moyen de la voir c’est en observant ses effets sur son environnement.» (Yannick Mellier, astrophysicien).

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© Geoffroy Mathieu

Selon quels critères esthétiques avez-vous pensé votre livre Matière noire (Poursuite éditions, 2017) ? Comment l’avez-vous construit, ordonné ? 

Le livre s’est monté en collaboration étroite avec Benjamin Diguerher. Étant donné le statut indépendant de chacune des images, leur besoin de se déployer en grand et la volonté de ne pas les hiérarchiser ni de provoquer de narration, nous avons choisi de privilégier un seul format et la double page pour chacune d’elle. C’est un livre d’images, simple, dans lequel nous avons à chaque page un rapport direct et simple avec les photographies. J’ai d’ailleurs repris ces choix pour l’exposition (un format unique, accrochage linéaire). Ensuite pour l’ordre, nous avons privilégié la fluidité et les associations formelles puisqu’aucune narration n’était spécialement recherchée. Il n’y a finalement que l’image de l’homo sapiens qui a pris un statut particulier à la fin du livre avec un format plus petit pour les raisons que j’expliquerai.

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© Geoffroy Mathieu

Chaque image de votre livre, reconnaissable quant à son sujet, est pourtant extrêmement mystérieuse, habitée d’un silence de fond. Cherchez-vous les possibilités d’un dialogue avec l’invisible ?

Oui, c’est bien le projet. Le mystère de la matière noire et son invisibilité me permettent de considérer le réel comme un réservoir infini d’images. Tout devient potentiellement photographiable et pourrait se ranger sous ce vocable (puisque la matière noire baigne notre réalité), mais en réalité évidemment, ces images ne sont que le reflet de Ma matière noire, c’est à dire cette densité du monde qui m’apparaît comme le reflet de l’impasse de notre monde. Plutôt qu’un dialogue, je dirais que c’est la quête de cet invisible qui me met en état de disponibilité au monde, condition indispensable à l’émerveillement qui précède l’acte photographique.

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© Geoffroy Mathieu

Le médium photographique vous semble-t-il par nature propice à questionner le miracle ou l’incongruité de chaque apparition ?

Ce n’est pas qu’il soit propice, c’est qu’il soit le moteur, parce que c’est bien parce que je photographie que je suis disponible à l’apparition. Que j’aie un appareil avec moi ou que je n’en aie pas d’ailleurs ! Je veux dire que c’est ma condition de photographe qui provoque ces situations, mais que cela n’aboutit pas nécessairement à une image. Elle peut être ratée (c’est-à-dire que l’image produite ne traduit pas correctement la fascination de la chose vue) ou bien que je n’aie rien pour enregistrer cet événement au moment où il se produit.

Mais si tout se passe bien, une disponibilité, un appareil, une situation, une lumière, un point de vue, un cadre, une image réussie ! Alors oui ! le médium est parfait ! En tout cas, il me convient parfaitement. Il ne me donne aucune réponse, mais questionner le miracle est bien suffisant à mon bonheur.

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© Geoffroy Mathieu

Pensez-vous le cadrage, la découpe dans l’ordre de la visibilité, comme la construction d’un espace favorable à la méditation ?   

Je ne crois pas que le mot de méditation me convienne. Ce cadre est le moteur de ma curiosité, la recherche de l’image me propulse à l’extérieur et me dirige vers le monde. Il m’oblige à me rendre disponible au visible, à le regarder attentivement. Cet état est peut-être ce que vous nommez méditation, mais je dirais plutôt « attention ». Il me rend présent, consciemment présent. Mais il n’y rien de très original à cela. Je pense partager cette expérience avec beaucoup de photographes, dessinateurs, écrivains ou autres curieux.

En revanche, l’image produite, résultat de ces rencontres, peut être un espace de méditation tant elle ne propose pas une lecture dirigée et ne dialogue pas avec les autres pour démontrer, témoigner ou documenter.

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La ramure d’un arbre, un pigeon, un ciel, le dos laineux de moutons, des roches, des terres… Dans la variété des objets du monde que vous photographiez, de l’ordre d’un inventaire, ne cherchez-vous pas à faire ressentir le principe d’égalité qui les lie ?

Oui, toutes les images ont le même statut, ce qui explique l’unicité du format, tant dans le livre que dans l’exposition. C’est aussi ce qui rend les choix cornéliens, comment se séparer de telle ou telle image ? C’est bien, je crois, cette recherche d’égalité qui permet d’opérer les choix. Une image m’apparaissant plus faible que le niveau général perd sa place dans le corpus.

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© Geoffroy Mathieu

Vous terminez votre livre par l’image d’un homo sapiens d’aujourd’hui, marchant nu sur une plage au crépuscule. Tout est-il à reprendre de notre inscription dans l’ordre de la nature, nous qui retournons la terre pour y laisser nos traces par des architectures vouées à la désuétude ?

L’homo sapiens est au commencement et sera au recommencement, il est tout à la fois à l’origine des situations, paysages, objets et formes, donc quelque part responsable de tout cela (de la désuétude comme de la beauté qui en émane), mais il en sera aussi le sauveur.  La rédemption passera par lui. Je suis atterré, mais j’ai confiance en la beauté du monde.

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© Geoffroy Mathieu

Apparenteriez-vous votre démarche esthétique à celle d’un travail spirituel ou d’une ascèse ?

Peut-être. En tout cas, j’essaye que dans chaque image, aussi tragique soit-elle, il y ait une possibilité de rédemption à travers la lumière et la beauté. J’ai donc tenté de ne choisir que les photographies qui étaient capables de se sauver elles-mêmes. C’est-à-dire qu’elles contiennent en elles suffisamment de mystère ou de beauté pour contrebalancer l’impasse des situations représentées.

Une tonalité doucement fantastique imprègne vos images. Quels sont les livres qui nourrissent votre imaginaire ?

Je ne me nourris que peu de littérature, je lis des essais, des livres qui me renseignent sur tels ou tels choses du monde ou de l’art, mais peu d’imaginaire.

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Y a-t-il en vous de l’archiviste ou de l’archéologue ? Que comprendrait de la petite race humaine des extraterrestres découvrant votre livre ?

L’archiviste ou l’archéologue travaillent avec la datation qui fondent la valeur de leurs documents. Je montre plutôt des images que j’imagine orphelines de leur rapport au réel, en les arrachant au temps présent. Pas d’une époque, mais du temps présent. J’évite ainsi de représenter tout ce qui pourrait signer une année, une décennie (une voiture par exemple).

Quels extraterrestres ? Ceux qui pensent comme nous, mais ne nous connaissent pas ?

Les extraterrestres ne comprendraient sûrement qu’une moitié du travail, parce qu’ils n’auraient accès qu’à la noirceur ou à l’absurdité des situations, mais ne comprendraient pas la force contraire qui pousse le noir vers la lumière.

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© Geoffroy Mathieu

Vous montrez chaque chose, chaque trace de vie, dans sa souveraineté, qui est aussi comme chez Manet dans l’œil de Georges Bataille, d’une suprême indifférence. La question du mal est-elle étrangère à votre travail ? Est-il, pour paraphraser Nietzsche, par-delà le bien et le mal ?

J’ai du mal à répondre à une question dans laquelle il y a la fois Manet que je connais en promeneur des musées, Bataille que je n’ai pas lu et Nietzche que je ne connais que de nom…

Cependant je pourrais dire que ma volonté a été ici de montrer les choses de manière directe sans les hiérarchiser, les juger. Elles ne sont ni par-delà ou en deçà du mal, elles sont là. La photographie permet ce miracle de transfigurer le réel par un effet de présence « extrême » des objets sur le tirage. J’ai souhaité accentuer cet effet de sur-réalité par la taille des images dans les pages du livre ou par des tirages de relativement grand format et l’absence de verre dans l’exposition.

Ce n’est que l’ensemble des images qui pourrait témoigner d’un regard critique, mais toujours attentif à ne pas les laisser sans possibilité de les aimer, ce qui, je l’espère, repousse tout nihilisme ou cynisme.

A quoi renvoie l’aspect très graphique de la couverture de votre livre ? La référence est-elle picturale ?

Pendant les séances avec Benjamin Diguerher lors de la confection du livre, nous avions remarqué que la couleur la plus présente, hormis le gris, était l’orange. Nous avons donc décidé de jouer avec deux couleurs (le noir et l’orange) et de trouver un graphisme qui pourrait évoquer cette lutte entre les ténèbres et la lumière. Le noir symbolisant alors la densité et l’absurdité, et l’orange la lumière et l’émerveillement.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Geoffroy Mathieu, Matière noire, Poursuite éditions, 2017

Poursuite éditions

Site de Geoffroy Mathieu

Exposition à la Galerie de la salle des machines, Friche la Belle de Mai (Marseille) jusqu’au 4 février 2018

Friche La Belle de Mai

 

 

 

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