Pour une politique de l’art in situ, par Quatremère de Quincy, homme des Lumières

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La Transfiguration, Raphaël, 1520

« Vous le savez trop bien, mon ami, que diviser c’est détruire. Vous ne voulez pas qu’on vous prouve que le véritable principe de la destruction, c’est la décomposition : vous êtes trop instruit pour douter que disperser les éléments et les matériaux d’une science ne soit le véritable moyen de détruire et de tuer la science. » (Quatremère de Quincy)

Pour bien comprendre l’importance du débat ayant eu lieu en 1796 à propos du déplacement des monuments de l’art de l’Italie, on peut lire d’emblée les annexes du livre Lettres à Miranda, de l’archéologue, critique d’art, philosophe et homme politique Quatremère de Quincy (1755-1849), que les éditions Macula ont eu la bonne idée de publier – sept lettres reproduites sur cinquante pages dans un ensemble en comptant le triple (appareillage critique parfait d’Edouard Pommier et Emmanuel Alloa).

Nous y découvrons deux pétitions envoyées au Directoire développant des propos contradictoires sur la pertinence, ou non, de faire venir en France, pour l’édification du peuple des Lumières, et la préservation de ceux-ci, des chefs-d’œuvre d’Italie.

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Laocoon, 3eme ou 2eme siècle avant JC

S’opposent donc partisans de la théorie du contexte (l’art n’a de sens qu’in situ), et adeptes des spoliations menées par Bonaparte pour le bien d’une humanité entendue comme victoire de la France émancipatrice, héritière d’Athènes et de Rome.

Pour Quatremère de Quincy, Rome est une et indivisible. La priver des manifestations de son génie créateur serait mutiler la création elle-même au nom de la cupidité triomphante.

Pour le philosophe, mieux vaudrait exploiter nos propres ruines romaines, par exemple en Provence, à Nîmes, Orange, Arles, plutôt que de rompre l’harmonie, la « vertu magnétique » d’une Italie, mère des arts, et de l’unité d’un colosse (le muséum d’antiquités de Rome) se composant autant d’objets que de lieux ou de sites.

Emonder Rome de façon indiscriminée serait la faire mourir une nouvelle fois. Quel exemple pour les autres peuples !

RAFAEL_-_Madonna_Sixtina_(Gemäldegalerie_Alter_Meister,_Dresden,_1513-14._Óleo_sobre_lienzo,_265_x_196_cm)
La Madone Sixte, Raphaël, 1513

Réduire Rome de ses chefs-d’œuvre trouvant place dans un vaste ensemble de même nature serait réduire les chefs-d’œuvre eux-mêmes.

Disperser, c’est méconnaître, altérer, alors que la véritable compréhension se situe à la source, ce qui demande non une réception passive mais un franchissement de frontière, de seuils.

« Voyez Rome entière dépouillée, recouvrir ses anciennes ruines sous ses nouvelles décombres, l’Europe rentrer dans la nuit du mauvais goût, et la barbarie étendre de nouveau sur elle le voile de l’erreur et de l’ignorance ! »

L’éparpillement est travail de receleur.

« Ainsi, le petit nombre de belles statues antiques ne doit cet ascendant de la beauté, qui nous saisit, qu’à ce peuple infini de statues de même style mais non de même mérite, au milieu desquelles elles brillent. Otez-leur les points de parallèle elles perdront une grande partie de leur valeur. L’impression de leur beauté s’en trouvera affaiblie, la force de leurs leçons énervée, et l’effet de la chaleur qu’elles communiquent au génie des artistes entièrement amorti. »

Les déplacer serait leur faire perdre leur valeur sensible, métaphysique, et sacrifier leur aura sur l’autel d’une vanité nationale des plus malséantes.

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La Transfiguration, Raphaël, 1520

Pour Quatremère de Quincy, le patrimoine est inappropriable.

Parodiant Walter Benjamin, Emmanuel Alloa, maître de conférences en philosophie à l’Université de Saint-Gall, écrit en postface le très stimulant article La mobilisation de l’aura, L’œuvre d’art à l’époque de sa déplaçabilité, questionnant la politique actuelle de mise en mouvement des œuvres par les grandes institutions muséales : « Entre sanctuarisation et décontextualisation, entre fétichisation et aliénation, c’est le statut même de l’œuvre qu’il faut repenser. Faut-il, quand il s’agit de savoir comment préserver une œuvre, également préserver son environnement ? Faut-il au contraire assumer pleinement l’anachronisme, puisque toute réception arrivera inévitablement toujours en retard vis-à-vis de l’instant de la genèse ? (…) En relisant – cette fois à rebours – Quatremère et Benjamin, on peut considérer que la mobilisation et la mécanisation ne sont pas exclusivement des facteurs ayant contribué à la perte de l’aura, mais également des manières de faire prendre conscience de celle-ci. Loin de lui faire perdre son aura, les reproductions mondiales de la Joconde et l’incessant ballet de spectateurs prenant en photo le chef-d’œuvre contribue peut-être au contraire à la lui conférer. »

Déplacer, « réauratiser », sauver les œuvres en péril à l’époque des vastes migrations et des briseurs d’images, le sujet n’est-il pas des plus actuels ?

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Quatremère de Quincy, Lettres à Miranda, Sur le déplacement des monuments de l’art en Italie (1796), introduction par Edouard Pommier, postface par Emmanuel Alloa, Editions Macula, 2017, 168 pages

Editions Macula

 

 

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