L’art, c’est la vie, la vie, c’est l’art, par Jean-Marc Bodson, artiste fluxus

Musée Louvain p.9652
© Jean-Marc Bodson

Un titre tel qu’Etats des lieux pourrait être l’annonce d’un ouvrage ou d’un film de Raymond Depardon, ou une reprise du livre MAAO mémoires que Bernard Plossu consacra au déménagement du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie (Marval, 2002), située alors dans le bâtiment de la Porte Dorée (Paris), mais c’est tout autre chose en étant très ressemblant, soit un bel ouvrage carré à la couverture en tissu orangé que Jean-Marc Bodson dédie au transfert du Musée de Louvain-la-Neuve (Belgique) dans l’édifice libéré par la Bibliothèque des Sciences et Technologies.

Etats des lieux est donc un musée flottant, itinérant, une manière de désordre avant que tout reprenne à nouveau sa place dans une institution muséale modernisée.

Musée Louvain p.9632
© Jean-Marc Bodson

Dissociées de leur écrin primitif, les œuvres acquièrent une autonomie très belle, presque sensuelle.

Avec le décalage, tout prend vie, tout se réveille, tout aimante de nouveau le regard.

Les antiques, que protège des capuches de plastique faisant songer à des préservatifs géants, se mettent à bouger, le voile, comme chez Christo, soulignant avec volupté ce qu’il est censé cacher.

Musée Louvain p.9618
© Jean-Marc Bodson

Le noir et blanc, marque du passé, devient un tapis persan métamorphosant les vanités, dans le moment de leur envol, en présences physiques.

La prose des gestes – décrocher, emballer, déplacer, nettoyer – exalte la poésie des œuvres.

Un musée vide, c’est un peu comme une église désacralisée, le viol de la Madone par une horde de Barbares, un trou dans le temps, une angoisse.

Musée Louvain p.9641
© Jean-Marc Bodson
Musée Louvain p.9631
© Jean-Marc Bodson

Il reste dans une vitrine hors d’âge deux pauvres crânes tremblant de froid.

Là, un torchon couvre le corps d’un Christ en croix, telle une installation involontaire – les manutentionnaires ne seraient-ils pas à leur façon des artistes ?

Isolés, les sculptures, les tableaux, les fétiches sont des corps en attente de résurrection.

Découvrir les réserves d’un musée, c’est soulever brutalement les jupes d’une femme respectable, accéder au point central du désir, briser le sceau.

Musée Louvain p.9636
© Jean-Marc Bodson
Musée Louvain p.9640
© Jean-Marc Bodson

Le stock s’expose en une multitude de ready-made, quand s’ouvre la gueule du monstre vierge qui contient la mémoire des temps.

Hors contexte, bousculées par la trivialité de situations inédites pour elles, les œuvres déplacées semblent à la fois abandonnées, nues, et étrangement sorties d’une longue convalescence.

La transhumance est un tohu-bohu de pierres de marbres, d’huiles, de bois, de terres cuites.

Musée Louvain p.9645
© Jean-Marc Bodson

Les cartons sont pleins, estampillés d’une lettre alphabétique qui aidera au reclassement le jour de la parousie.

Des casiers, des rayonnages, des magasiniers, et des jeunes filles employées pour l’occasion. C’est l’été, elles sont court vêtues, et les tiroirs en fer blanc brûlants.

Pend un fil de fer comme un mobile de Calder.

Passe un cheval en contreplaqué, bientôt écorché comme chez Fragonard.

Il y a ici des incongruités et du surréalisme, des engins de démolition explosant le carrelage des lavabos et des néons éteints rassemblés en bouquet, des yeux de caméras de surveillance et une Pietà qui bouge, une sculpture médiévale montant un escalier en béton et un cocktail en fourrure, un couple dansant cérémonieusement (bas blancs, hauts talons) et un microscope à loupe binoculaire, des kylix et du papier bulle, des gants blancs et des cartels en folie.

Musée Louvain p.9667
© Jean-Marc Bodson

Instants de baroquisme avant de retrouver la beauté de l’ordonnancement.

Si l’ambition de Jean-Marc Bodson est de constituer une archive mouvante de ce qui retrouvera bientôt la stabilité bourgeoise des assis, d’utiliser le médium photographique comme outil de préservation, le regard de l’artiste construisant son reportage n’en est pas moins malicieux, très attentif aux facéties inattendues de la vie, ainsi une sculpture d’albâtre montrant ses fesses au balcon, ou des nus trop à l’étroit dans leur cadre de bois pour ne pas prendre très vite la poudre d’escampette.

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Jean-Marc Bodson, Etats des lieux, texte de Jean-Marc Bodson, ARP2 Publishing, 2017, 98 pages – 400 exemplaires

ARP2 Publishing

 

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