Entre sourire et silence, le roman-photo, par Jan Baetens

Satanik extrait 1967 © Cliché Josselin Rocher
Satanik extrait 1967 © Cliché Josselin Rocher

« Un roman-photo ou photo-roman est une histoire généralement sous une forme proche de la bande dessinée, composée de photos agrémentées de textes disposés dans des phylactères. Des journaux comme Nous Deux, Lancio ou Girls en France, ou comme Grand Hôtel en Italie sont spécialisés dans la publication d’histoires en roman-photo, à connotation généralement sentimentale. » (fiche Wikipédia)

Ghettoïsé, longtemps méprisé comme genre issu de la sous-culture populaire de masse, le roman-photo est aujourd’hui à l’honneur, le MuCEM (Marseille) consacrant à ce drôle de genre une exposition importante, et Jan Baetens un livre fondamental, Pour le Roman-Photo, aux Impressions Nouvelles.

Né en 1947 en Italie (deux ans plus tard en France) avec « Nel fondo del cuore », publié par le magazine Il Mio Sogno, le roman-photo accompagne, pour un lectorat parfois moins féminin qu’on ne le pense immédiatement, l’évolution des mœurs et de la société de consommation, offrant à ses acheteurs/lecteurs une vision des rapports de couple à la fois stéréotypée, ultraconservatrice, et quelquefois émancipatrice, tendant à intégrer à son canevas ordinaire (des obstacles, jusqu’au triomphe de l’amour) quelques avancées féministes.

Professeur à l’université de Leuven, Jan Baetens, revenant sur la mauvaise réputation de ce genre hybride, tente d’en réhabiliter la richesse et la polysémie, du roman-photo sentimental aux inventions modernes de Marie-Françoise Plissart, Chris Marker (La Jetée, 1962), Alain Robbe-Grillet, Michael Snow, Sophie Calle (Suite vénitienne, 1981) ou Suky Best (Photo Love, 1995-1997).

Gioventu delusa © D.R. Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori
Gioventu delusa © D.R. Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori

Roland Barthes s’émouvait de sa « bêtise » (L’obvie et l’obtus, Seuil, 1982) ou de son « obscénité » (ses contournements hypocrites), nous nous étonnons quant à nous de notre méconnaissance.

« La première référence majeure du roman-photo est incontestablement le ciné-roman, très populaire dans les années 30 et 40. Bien que les débuts de ce genre remontent presque aux origines du cinéma, son « format » n’a pas cessé de se transformer jusqu’à nos jours. Dans sa forme la plus élémentaire, le ciné-roman aligne une série de photogrammes du film, complétés à l’aide des dialogues en guise de légendes. » (Jan Baetens)

Supplantant peu à peu le ciné-roman et le roman dessiné (emploi de la technique très naturaliste du lavis dans une structure calquée sur celle des comics américains), le roman-photo retrouve ces deux genres parallèles dans sa fascination pour les vedettes du cinéma, et les codes de la féminité issus des standards hollywoodiens.

« Vu de manière un peu distante, cet engouement reste énigmatique. De tous points de vue, en effet, le roman-photo apparaît comme un net appauvrissement du roman dessiné. La mise en page très dynamique et expressive du roman dessiné se fige, le roman-photo « primitif » évoluant vers un modèle plus mécanique avec trois rangées de deux photos qui rappelle, et encore nullement à son avantage, les pratiques du ciné-roman (sauvé de la monotonie, lui, par la qualité intrinsèque de ses photogrammes et ses histoires nettement plus palpitantes). »

En ces années d’après-guerre où la presse féminine prend un véritable essor, le papier de piètre qualité des magazines accroît l’impression d’un genre subalterne, et de journaux considérés uniquement comme des consommables/jetables.

Le succès du roman-photo est pourtant, dans les années 1950, phénoménal, les lecteurs se comptant par millions.

Pendant deux décennies, le genre évolue peu (Emma Bovary gagne toujours à la fin), les stars du petit écran remplaçant seulement de plus en plus souvent celles du cinéma, avant que les « people » ne viennent les ringardiser à leur tour à un rythme accéléré.

Propice aux détournements les plus jubilatoires, le roman-photo offre à Hara-Kiri ou à Charlie Hebdo les joies des excès parodiques, les situationnistes renvoyant quant à eux la société du spectacle à sa laideur dans le miroir déformé de leurs inventions plastiques.

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© Nous Deux

Nombre de photographes chercheront à explorer à partir des années 1960 la sphère du photo-romanesque en sa double notion de séquence et de récit, Duane Michals jouant en ce domaine le rôle de précurseur, créant une tension entre aspect documentaire et fiction, ainsi que le feront Danny Lyon, Larry Clark ou Nan Goldin, ou, dans un champ plus littéraire, Denis Roche (La disparition des lucioles, 1982)et Hervé Guibert (Suzanne et Louise, 1980).

Entre 1983 et 1987, Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters publient chez Minuit, dans une relative solitude, trois romans-photos, Fugues, Droits de regards (lire le commentaire qu’en fait Jacques Derrida), Mauvais œil, Jan Baetens déployant l’hypothèse Henri Cartier-Bresson pour comprendre le manque de considération par l’institution photographique du roman-photo, préférant la galerie au livre en confondant artifice et fausseté, lors qu’il est entendu qu’une photographie doit être avant tout autonome, exaltation d’un instant vécu comme accord total entre réalité et subjectivité, cette conception de l’acte photographique (parfois mystifiante) comme saisie de l’atemporel refusant bien évidemment toute idée de série (mais Muybridge et Marey), de séquence (mais Duane Michals) ou de mise en scène (mais Jeff Wall).

John Berger et le photographe suisse Jean Mohr proposent dans Une autre façon de raconter (Maspero, 1981) un paradigme où la fiction construit le sens, objet d’une analyse passionnante de l’universitaire belge : « Dans la vie, le sens n’est pas instantané ; il apparaît dans ce qui relie et il en peut exister sans déroulement. Sans une histoire, sans un développement, il n’y a pas de sens. »

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Pour la compréhension de cet art singulier, on peut souligner aujourd’hui le travail remarquable de Bruno Takodjerad, collectionneur et historien du roman-photo, animateur d’un groupe Facebook très apprécié appelé « Fotoromanzo » : « Il représente à la fois le passé, le présent et l’avenir d’un art populaire qu’il aura contribué à faire connaître et aimer de manière durable. »

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© Frédéric Boilet et Laia Canada

En 2014 paraissait aux Impression Nouvelles (550 pages en format italien) le très érotiquement troublant 286 jours, de Frédéric Boilet, auteur de bande dessinée, et de la plasticienne Laia Canada, récit d’une rencontre amoureuse où les amants se photographient l’un l’autre, entre portraits, photos posées et logique de série, dans un livre offrant au roman-photo moderne une forme renouvelée.

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© Frédéric Boilet et Laia Canada

Mais, il paraît que Nous deux se vend encore à 250 000 exemplaires chaque semaine.

Mamie, j’espère que tu as renouvelé ton abonnement.

(Plus sérieusement, Tonton, où as-tu encore caché tes romans-photos pornographiques géniaux ?)

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Jan Baetens, Pour le Roman-Photo, Les Impressions Nouvelles 2017, 256 pages

Les Impressions Nouvelles

Scénographie Mucem Exposition Roman-Photo Décembre 2017 © Francois Deladerriere

Exposition Roman-Photo au MuCEM (Marseille), du 13 décembre au 23 avril 2018 – commissariat Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat

Entrer au MuCEM

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Se procurer Pour le Roman-Photo

Se procurer 286 jours

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 © Frédéric Boilet et Laia Canada

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Hosti dit :

    Une belle analyse!

    J'aime

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